Sur la Côte des Bar, la Maison Marcel Vézien perpétue depuis des générations un savoir-faire transmis de père en fils. Une histoire de famille portée aujourd’hui par Jean-Pierre Vézien qu’il s’attache à transmettre.
Aux racines de la Maison Vézien
C’est au 19e siècle que tout commence, lorsque l’arrière-grand-père Armand Vézien plante ses premiers arpents sur la Côte des Bar, le point de départ d’une histoire de famille qui se transmet depuis des générations. « Mon arrière-grand-père était vigneron, mon grand-père était vigneron, et c’est mon père, Marcel Vézien, qui a créé la marque en 1956 », raconte Jean-Pierre Vézien. Rien ne le prédestinait à reprendre l’exploitation. Bien qu’il ait deux frères, c’est lui qui reprend le flambeau, comme il le raconte : « j’ai passé toute ma vie dans les vignes et dans les caves de Celles-sur-Ource. Puis je me suis retrouvé à faire des études autour de la vigne. Et après, j’ai mis le pas dans l’exploitation. »
Le domaine a par ailleurs évolué avec lui, comme il l’explique : « On était récoltant-manipulant jusqu’en l’an 2000. Aujourd’hui, on est passé, sous mon impulsion, négociant-manipulant, pour avoir un peu plus de volume. On garde une âme de récoltant-manipulant, mais avec le potentiel du négociant. » Sur ce terroir, la Maison cultive aujourd’hui Pinot Noir, Pinot Meunier, Pinot Blanc et Chardonnay. La Maison élabore également un Rosé des Riceys, ainsi que deux digestifs traditionnels, le Ratafia et le Marc champenois.
Un domaine qui fait aujourd’hui sa fierté, comme il le confie : « On a marché dans les pas de nos parents en s’éloignant parfois, mais tout me rend fier, tout me plaît dans le domaine ». Une fierté qui s’exprime aussi dans les travaux de la vigne, ceux qu’il continue d’accomplir avec le même plaisir : « C’est comme chez le coiffeur, on part d’une vigne complètement hirsute et on travaille à bien l’ordonner. J’aime bien palisser ou la taille. Ce sont des travaux que j’aime bien faire aux vignes. J’apprécie aussi les périodes où on vend le champagne, bien sûr, même si ce sont des périodes très actives. »
La Commanderie du Saulte Bouchon, gardienne d’une tradition
Gérant de la Maison Marcel Vézien, Jean-Pierre Vézien est aussi Grand Maître de la Commanderie du Saulte Bouchon champenois, une confrérie qu’il fait vivre et évoluer depuis bientôt trente ans. Le nom remonte au 17e siècle, quand les moines champenois découvraient ce vin pétillant, mais l’héritage remonte même plus loin, à Bernard de Clairvaux, qui aurait planté le tout premier vignoble aubois huit siècles plus tôt. C’est cette mémoire qu’une poignée de vignerons perpétue depuis 1975, en fondant dans la Côte des Bar un ordre vinique.
Jean-Pierre Vézien en retrace l’histoire : « Il existait une confrérie des vignerons, autour des festivités de Saint-Vincent. Bernard Robert de Voigny et Bernard Breuzon de Colombé-Le-Sec ont eu l’envie d’aller plus loin, de créer un ordre vinique, avec l’appui de la ville de Troyes pour écrire le texte et le cérémonial. » La Commanderie naît ainsi le 2 février 1975, sous le sceau du Comte Thibaud IV de Champagne.
Depuis, chaque premier samedi de février, un chapitre rassemble les dignitaires en velours bleu et or. « Il y a eu un peu plus de 170 chapitres », précise-t-il. Le rituel, immuable, mène les postulants du « dépucelage » de la bouteille jusqu’au serment prêté devant un imposant Mathusalem, engageant chacun à faire reconnaître le champagne comme « Roi des vins et vin des Rois ». Des personnalités comme Hervé Bazin, Serge Lama, Pierre Perret ou Robert Galley y ont d’ailleurs été intronisés au fil des années. Et l’ordre reste unique en son genre, comme il l’explique : « Il y a des ordres viniques dans la Marne, mais dans l’Aube, il n’y a que celui-là. On est la seule commanderie autour des vins de Champagne dans la Côte des Bar. »
Devenu Grand Maître, il se souvient de sa nomination : « En 1998, il fallait quelqu’un pour remplacer mon père qui l’était avant moi. Guy Maurice, le président, m’a dit : « Tu as la voix, tu peux le faire. » Ce que j’ai accepté mais je songe déjà à la suite car en 2025, on a fêté les 50 ans. Il faudrait songer à un nouveau Grand Maître, ou un Grand Maître au féminin. »
L’œnotourisme, faire vivre le champagne autrement
Ce goût pour les expériences œnotouristiques, Jean-Pierre Vézien le cultive depuis longtemps. Dès 2004, il participe à l’organisation de la première Route du Champagne en fête sur la commune de Celles-sur-Ource : « J’ai voulu que cette route soit exclusivement avec des exposants ayant un lien avec le champagne, même en gastronomie, avec des plats cuisinés au champagne. Organiser tout ça avec un collectif m’a beaucoup plu. »
Le même esprit anime aujourd’hui son concept « Vignerons d’un jour », lancé en 2020 : « On appelle ça les échappées by Marcel Vézien où on plonge les visiteurs en immersion totale dans le métier de vigneron. Que ce soit dans les vignes ou dans la cave, suivant les périodes de l’année. Et puis après une dégustation, vient une après-midi un peu plus ludique. Ça peut être une promenade à pied, à vélo, un survol des vignes en ULM. »
D’autres animations sont également proposées dans son domaine, qu’il détaille : « J’ai créé un escape game où les gens circulent d’une cave à l’autre avec des énigmes. On a aussi créé en février un week-end qui se nomme « Sous la neige, les bulles ». Le concept était d’avoir une station de ski dans la cour du domaine avec l’ambiance « Les Bronzés font du ski ». Je suis allé chercher une télécabine en montagne, un télésiège. Il y avait le film qui passait en boucle et des plats montagnards. »
Ces engagements dans l’œnotourisme ont d’ailleurs été récompensés par un Trophée Champenois en 2024 et le trophée des « Étoiles de la Terre et de la Vigne » en 2026. Une reconnaissance qui rejoint l’ambition de Jean-Pierre Vézien pour le domaine : « Le champagne est partout : dans la littérature, le cinéma, les grandes célébrations. On a un produit qui se déguste, mais qui se vit aussi. C’est ça que je souhaite faire découvrir, la passion du champagne. »
Un patrimoine à valoriser, un avenir à façonner
Pour lui, l’œnotourisme dépasse le simple complément d’activité : « C’est une porte d’entrée pour amener nos visiteurs dans nos caves. Et une fois qu’ils sont là, il faut bien qu’ils restent quelques jours sur le département. » Après la découverte de son domaine, il recommande de prolonger la visite vers le Pays d’Othe ou les châteaux de l’Aube, y compris hors saison estivale : « il y a vraiment de quoi passer un beau séjour dans l’Aube. »
Un projet lui tient également particulièrement à cœur : recréer, à Bar-sur-Seine, un lieu réunissant la Commanderie du Sault Bouchon, un Cabaret des Années Folles et des hébergements immersifs au cœur des vignes. « J’aimerais avoir l’impression de dormir à la belle étoile au milieu des vignes : sentir la chaleur de l’été, le froid de l’hiver. » Mais il le sait, ce rêve ne peut aboutir seul : « Ça, je ne peux pas le faire tout seul, il faut qu’on soit un collectif. Mais en tout cas si je réussis à le faire, je serais le plus heureux des hommes. »
Jean-Pierre Vézien continue d’arpenter ses vignes, convaincu que le champagne ne se déguste pas seulement, mais qu’il se vit, une cuvée après l’autre.