Coupe d’Afrique des Nations 2025 : enjeux géopolitiques, sport power et ambitions du Maroc - IRIS

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Depuis 1968, la Coupe d’Afrique des Nations de football (CAN) rythme tous les deux ans la vie sportive et politique du continent. Un événement qui dépasse le simple cadre sportif pour s’inscrire au cœur des dynamiques de puissance, d’influence et de diplomatie. Organisée cette année au Maroc du 21 décembre au 18 janvier, l’édition 2025 met en lumière les usages géopolitiques du football africain et les ambitions du royaume chérifien. Le point avec Lukas Aubin, directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste de la géopolitique du sport.

Quels sont les enjeux géopolitiques et économiques autour de la Coupe d’Afrique des nations 2025 ?

Événement majeur du calendrier panafricain, elle représente un instrument stratégique pour le pays hôte et pour le continent. Sur le plan géopolitique, accueillir la CAN offre d’abord une vitrine diplomatique et un levier d’influence à trois échelles dans une logique diatopique : locale (le Maroc), régionale (le continent africain), et mondiale (la planète football) :

  1. À l’échelle locale, la CAN est mobilisée comme un outil de légitimation politique et de mise en récit de la modernité étatique. Si elle permet de renforcer une fierté nationale et de justifier d’importants investissements publics, elle révèle également des tensions sociales persistantes, notamment autour de la priorisation des dépenses, de l’utilité à long terme des infrastructures sportives et de l’inégale redistribution des bénéfices économiques. L’événement peut alors produire un effet de vitrine, incapable de masquer des fragilités structurelles et sociales.
  2. À l’échelle régionale, la CAN s’inscrit dans une compétition de leadership africain où le sport devient un espace d’affirmation de puissance et d’influence. Le Maroc y consolide des réseaux diplomatiques et institutionnels, mais cette dynamique renforce également des rapports asymétriques entre États, marginalisant les pays disposant de moindres capacités financières ou infrastructurelles. La compétition sportive reflète alors, plus qu’elle ne les corrige, les déséquilibres politiques et économiques du continent. Ainsi, la CAN est-elle mobilisée comme un outil de légitimation politique et de mise en scène de la modernité marocaine. La rénovation accélérée des stades de Rabat, Casablanca ou Tanger, l’amélioration des infrastructures de transport et la communication institutionnelle autour d’une organisation « exemplaire » participent à la construction d’un récit de performance étatique. Toutefois, cette vitrine sportive entre en tension avec des réalités sociales persistantes. Les investissements consentis sont concentrés sur des équipements événementiels. C’est pourquoi ils suscitent des interrogations quant à leur utilité à long terme, dans un contexte marqué par des attentes fortes en matière d’emploi, de pouvoir d’achat et de services publics.
  3. À l’échelle mondiale, enfin, la CAN fonctionne comme un instrument de visibilité et de crédibilité au sein de la planète football, dominée par des acteurs extra-africains. Si elle permet au Maroc de démontrer sa capacité organisationnelle et de se positionner dans la gouvernance sportive internationale, elle souligne aussi la dépendance structurelle du football africain à des normes, des calendriers et des capitaux largement définis ailleurs, en Occident notamment. Pour le Maroc, la CAN joue un rôle de démonstrateur en vue de l’accueil de la Coupe du monde 2030. La qualité organisationnelle du tournoi, la gestion sécuritaire, l’expérience spectateur et la couverture médiatique internationale sont autant d’éléments destinés à crédibiliser le Maroc auprès des instances sportives mondiales et des partenaires européens. Toutefois, cette projection globale reste contrainte par un ordre footballistique international dominé par des acteurs extra-africains. La CAN, malgré son importance continentale, demeure périphérique dans la hiérarchie du football mondial, comme en témoignent les tensions récurrentes avec les clubs européens autour de la libération des joueurs. Le Maroc s’insère ainsi dans la planète football davantage comme un acteur émergent performant que comme un véritable centre de décision. Pourtant, c’est clairement une porte d’entrée pour atteindre une nouvelle dimension à terme : celle d’une puissance sportive globale.

Dans ce contexte, le Maroc, comme avant lui la Côte d’Ivoire en 2024, entend capitaliser sur la compétition pour stabiliser la situation socio-politique au sein du pays, pour consolider son statut de puissance africaine de premier plan et pour préparer sa dimension internationale à l’aune du Mondial de football 2030. Au XXIe siècle, le sport est un outil de puissance polymorphe, à tel point que nous parlerons ici de sport power.

À ce titre, l’organisation du tournoi reflète aussi les rapports de force politiques en Afrique et l’influence croissante de Rabat. L’attribution de la CAN 2025 au Maroc en est un exemple éloquent. En septembre 2023, la Confédération africaine de football (CAF) a désigné le Maroc comme hôte quasi incontesté, après le retrait soudain de toutes les candidatures concurrentes : notamment celle de l’Algérie, pourtant rivale régionale de Rabat. Officiellement motivés par la solidarité avec le Maroc, ces retraits ont été interprétés comme le signe de l’influence diplomatique marocaine et de la fragmentation politique au sein du continent.

Sur le plan économique, les enjeux de la CAN sont tout aussi déterminants pour le pays organisateur. Le Maroc, fort de son expérience et de son réseau de stades modernisés, a engagé des travaux d’envergure dans ses villes hôtes (Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech, Fès, Agadir). Dès lors, il mise sur l’afflux de centaines de milliers de visiteurs pour promouvoir son image et son patrimoine, et table sur des recettes touristiques additionnelles évaluées à plus de 12 milliards de dirhams, grâce à la venue de 600 000 à 1 million de supporters sur son sol. À ce stade, difficile de tirer des conclusions pour le moment. Mais, on le sait, l’événement sportif peut agir comme un accélérateur de croissance et un argument pour améliorer les infrastructures générales (routes, aéroports, réseaux de communication), dont la population locale peut bénéficier durablement si les projets sont menés à bien.

Toutefois, ces promesses s’accompagnent de risques bien réels. Les retombées économiques des méga-événements sportifs s’avèrent souvent inférieures aux attentes et « l’effet rebond » en est la principale conséquence. L’exemple du Cameroun, hôte de la CAN 2022, est souvent cité comme un avertissement : malgré un budget comparable à celui de la Côte d’Ivoire en 2024, Yaoundé n’est pas parvenu à pérenniser les emplois créés pendant le tournoi ni à réduire la pauvreté dans la durée, le soufflé économique étant retombé une fois la compétition terminée. En plus d’être très difficile à mesurer, la capitalisation économique sur un événement n’est pas systématique : l’impact positif n’a rien d’automatique ni de durable. D’importants stades construits pour l’occasion risquent de devenir des « éléphants blancs » sous-utilisés. Voir ces enceintes tomber en désuétude – à l’instar du stade olympique d’Athènes abandonné après les Jeux de 2004 – constituerait un échec politique cinglant et un possible motif additionnel de colère sociale. Les pays hôtes multiplient donc les initiatives pour éviter ce scénario, par exemple en prévoyant la reconversion des stades en salles de concert, en centres de conférences ou en les attribuant à des clubs locaux afin d’ancrer l’héritage sportif et économique du tournoi.

En outre, la question du sponsoring de la compétition pose question d’un point de vue géopolitique. La présence de la plateforme de paris en ligne 1XBET parmi les sponsors officiels de la CAN 2025 illustre ces dynamiques contemporaines d’influence indirecte. Bien que l’entreprise soit juridiquement enregistrée hors de Russie, ses fondateurs sont d’origine russe et sa trajectoire internationale est marquée par un recentrage vers des marchés non européens, notamment africains, après des restrictions ou controverses dans plusieurs pays occidentaux. Sans constituer une preuve d’ingérence étatique directe, ce type de partenariat relève d’une stratégie d’influence économique : le sponsoring d’un événement sportif majeur permet une visibilité massive et une normalisation symbolique de la marque, associée à des valeurs positives telles que l’unité, la fête populaire et la performance. Dans un contexte géopolitique mondial fragmenté, où l’Afrique est devenue un espace de concurrence accrue entre influences occidentales, chinoises, turques, russes ou moyen-orientales, le football apparaît comme un levier d’accès privilégié aux imaginaires collectifs. Du point de vue des organisateurs, cette ouverture à des sponsors aux origines diverses relève avant tout d’un pragmatisme financier. La Confédération africaine de football et le Maroc cherchent à sécuriser des ressources indispensables à l’organisation d’événements de grande ampleur, parfois au prix d’une exposition à des acteurs économiques controversés. La CAN 2025 révèle ainsi une zone grise de l’influence internationale, où intérêts économiques, visibilité symbolique et rapports de force géopolitiques s’entrecroisent, sans pour autant traduire un alignement politique explicite. Elle confirme néanmoins que le football africain, tout en étant un vecteur d’affirmation continentale, demeure inséré dans des circuits de financement et d’influence largement transnationaux.

En conclusion, la CAN 2025 au Maroc porte en elle des enjeux de pouvoir multifactoriels et diatopiques qui dépassent le cadre sportif : en ce sens elle est porteuse d’un enjeu géopolitique. Pour le royaume chérifien, c’est une opportunité de s’affirmer sur la scène africaine et mondiale, de consolider son image de pôle stable et prospère, tout en stimulant son économie interne. Mais c’est aussi un pari risqué : la réussite organisationnelle et sportive devra se doubler d’une gestion avisée de l’après-compétition pour transformer l’essai en bénéfices durables, tout en s’émancipant des influences étrangères. Épreuve de prestige autant que test de développement, la CAN est donc un laboratoire où se mêlent diplomatie, économie et géopolitique.

Dans quelle mesure la Coupe d’Afrique des nations de football constitue-t-elle un outil de soft power pour les États africains ?

Le concept de soft power, introduit par Joseph Nye au début des années 1990, désigne la capacité d’obtenir des résultats en influençant les préférences d’autrui par l’attraction et la persuasion plutôt que par la coercition ou le paiement. Dans cette optique, la culture, les valeurs ou le sport deviennent des vecteurs de rayonnement international. Pourtant, ce concept apparait insuffisant pour comprendre la puissance du sport dans sa totalité. À l’heure d’internet, de la mondialisation ou encore de la multiplication des usages du sport comme instrument de puissance, nous pouvons désormais parler de sport power. Concrètement, le sport power désigne la façon plurielle d’utiliser le sport. Si elle peut se résumer parfois à « séduire » ou à améliorer une image (soft power), elle renvoie à la capacité d’un acteur politique à peser par le sport de façon polymorphe : en mobilisant des ressources, en contrôlant des leviers institutionnels et calendaires, en investissant l’événementiel, les performances, les infrastructures, la diplomatie des coursives, le narratif (storytelling) ou la propagande pour pénétrer les espaces informationnels d’acteurs tiers (sharp power), le nation branding, le nation building, voire l’entrisme économique (rachat de clubs, partenariats, etc.).

Le football, passion largement partagée à travers le continent africain, constitue à ce titre un levier privilégié de sport power : organiser ou remporter une CAN offre une tribune pour projeter une image, renforcer l’unité nationale et accroître une influence symbolique, mais aussi, de plus en plus, pour consolider des positions de puissance au sein d’un ordre sportif international structuré par des rapports de force.

Sur le plan interne, la CAN exerce un formidable pouvoir de mobilisation populaire dont les dirigeants savent tirer parti. Chaque édition suscite un élan de ferveur patriotique : le parcours d’une équipe nationale peut soulever un élan d’unité dans des pays parfois divisés. Les victoires, en particulier, nourrissent un récit national glorieux. Les joueurs deviennent des ambassadeurs de la nation et des modèles de réussite. Conscients de cet impact, de nombreux chefs d’État associent leur image aux succès sportifs. Par exemple, les triomphes du Cameroun ou du Nigeria en CAN ont souvent été célébrés en grande pompe par les présidents en exercice, qui y voyaient une manière de renforcer la cohésion nationale autour de leur personne. Plus explicitement, les régimes autoritaires n’hésitent pas à instrumentaliser le football pour légitimer leur pouvoir. Mahfoud Amara, spécialiste des politiques sportives, rappelle ainsi que les leaders africains utilisent le sport à des fins de prestige et de relations publiques. En 2009, le régime soudanais d’Omar el-Béchir profita d’un match décisif de qualification au Mondial entre l’Algérie et l’Égypte, organisé à Khartoum, pour briser son isolement diplomatique : accueillir cette rencontre hautement médiatisée lui permit d’apparaître comme un acteur régional incontournable malgré le mandat d’arrêt international pesant sur lui. De même, en Égypte, le pouvoir a souvent cherché à récupérer l’aura de l’équipe nationale : Hosni Moubarak comme Abdelaziz Bouteflika en Algérie ont tenté de s’approprier les exploits de « leurs » joueurs pour cimenter un sentiment de fierté collective et occulter les problèmes intérieurs. Le football peut devenir alors une sorte de langage universel entre gouvernants et gouvernés : en offrant des victoires ou en organisant une CAN réussie, le dirigeant peut renforcer son contrat social symbolique, faisant oublier un temps les difficultés sociales ou politiques.

Sur le plan international, la CAN s’impose de plus en plus comme un outil pour les États africains. Accueillir la compétition est l’occasion de se présenter sous son meilleur jour aux yeux du monde et de ses voisins. Le pays hôte soigne son accueil, met en avant sa stabilité et sa modernité, espérant laisser une impression positive et attirer ultérieurement touristes, investisseurs ou grands événements. L’organisation de méga-événements sportifs s’inscrit dans des stratégies de nation branding (marketing national) comparables à celles observées ailleurs, à l’image du Qatar utilisant la Coupe du monde 2022 pour redéfinir son image internationale.

En Afrique, un cas emblématique fut celui de l’Afrique du Sud. Exclus du sport mondial pendant l’apartheid, les Sud-Africains ont fait des compétitions sportives un pilier de leur diplomatie post-apartheid. Dès les années 1990, Nelson Mandela comprit l’enjeu symbolique d’organiser des événements planétaires sur le sol africain. L’accueil de la CAN 1996, et surtout de la Coupe du monde de rugby 1995 et du Mondial de football 2010, a servi à « rebrander » le pays en nation « arc-en-ciel » unie et ouverte, tournant la page de l’apartheid. De même, le Maroc a multiplié pendant des décennies les candidatures à l’organisation de la Coupe du monde de football, et ce faisant a promu l’image d’une nation sportive en devenir malgré ses échecs successifs. Chaque candidature marocaine, même non couronnée de succès, était accompagnée d’une campagne internationale mettant en avant la culture marocaine, ses infrastructures et sa stabilité, contribuant à forger un capital de sympathie à l’étranger.

Certains pays africains à l’influence plus modeste utilisent également le sport comme un instrument de puissance. Le Rwanda du président Paul Kagame en est un exemple frappant. Ce pays d’Afrique de l’Est a investi massivement dans le sponsoring sportif international (partenariats « Visit Rwanda » avec le club anglais Arsenal ou le Paris Saint-Germain) et a accueilli en 2025 les championnats du monde de cyclisme. L’objectif est de transformer l’image du Rwanda en hub touristique et technologique en Afrique, et de faire oublier les critiques sur le déficit démocratique du régime. Ainsi, Kagame a-t-il fait du sport une arme pour son régime afin de détourner l’attention des atteintes aux droits de l’homme. Ce phénomène, souvent qualifié de sportswashing, illustre l’envers du décor du sport power : des gouvernements autoritaires cherchent à « blanchir » leur réputation en organisant des événements ou en sponsorisant des clubs prestigieux, espérant que le public international ne voit que le spectacle et oublie les réalités politiques plus sombres.

Malgré cette tendance, la CAN demeure avant tout un facteur de rapprochement entre les peuples africains. Sur le terrain comme en dehors, elle crée un espace d’échange où s’exprime une identité panafricaine construite dès la décolonisation dans les années 1950 et 1960. Le tournoi favorise les rencontres informelles entre responsables politiques du continent, en marge des tribunes VIP des stades, permettant un dialogue diplomatique doux en dehors des protocoles officiels : c’est la diplomatie des coursives. Il n’est pas anodin que l’Union africaine soutienne symboliquement la CAN comme un moment d’unité continentale.

En définitive, la CAN s’avère un puissant outil de sport power pour les États africains, à condition de savoir l’utiliser avec habileté. Elle peut servir à construire une image positive, à rapprocher les nations et à raconter une histoire collective valorisante. Mais son impact reste tributaire des politiques qui l’entourent : le sport power ne saurait compenser durablement des manquements en matière de gouvernance ou de développement. S’il peut attirer l’attention et la bienveillance, il doit s’inscrire dans une stratégie globale crédible. En effet, l’image d’un pays repose d’abord sur la réalité de son modèle politique et social : le sport peut en être le reflet scintillant, non le simulacre. Pour les États africains, la CAN est donc un miroir aux multiples facettes : elle renvoie à la fois l’image d’une Afrique dynamique, fière et unie, et le défi de transformer l’essai sportif en progrès réel aux yeux du monde. En d’autres termes, le sport power est une arme à double-tranchant : il peut être une arme de diffusion mas

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