- La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), Truth Hounds et le Bureau international du Kazakhstan pour les droits de l’Homme et l’état de droit (KIBHR) publient aujourd’hui la première étude mondiale consacrée au recrutement massif et prédateur de combattant·es étranger·es par la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine.
- Fondé sur neuf mois de recherches et d’entretiens avec des prisonnier·es de guerre, le rapport établit que la Russie a organisé et supervisé un système mondial de traite des personnes, un crime transnational.
- Il formule des recommandations concrètes à l’intention des États concernés et des organisations internationales.
Paris, Kyiv, 29 avril 2026. Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, la Russie a recruté au moins 27 000 ressortissant·es étranger·es issus de plus de 130 pays pour participer à sa guerre d’agression. Ce chiffre ne cesse de croître. Il témoigne d’une stratégie délibérée et institutionnalisée, qui va bien au-delà du simple recours à des volontaires.
Le rapport, intitulé « Combattants, mercenaires ou victimes de la traite des êtres humains ? L’exploitation des combattants étrangers par la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine » (résumé exécutif en français), résulte d’une recherche conduite conjointement par la FIDH, Truth Hounds et le KIBHR, avec le soutien de partenaires en Corée du Sud et la contribution d’expert·es régionaux·ales au Népal, à Cuba et au Kenya. Il s’appuie sur des entretiens avec seize prisonnier·es de guerre détenu·es en Ukraine et d’ancien·nes militaires russes, ainsi que sur des recherches en sources ouvertes et des consultations auprès des autorités ukrainiennes et d’expert·es en droits humains.
« Ce rapport met en lumière un fait fondamental : le recours aux combattant·es étranger·es par la Russie n’est ni marginal ni spontané. La Russie a bâti un système mondial de recrutement qui cible délibérément les populations les plus vulnérables. Migrant·es sans papiers, détenu·es, travailleur·s précaires, étudiant·es étranger·es : des dizaines de pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine sont concernés. Beaucoup de ces personnes savaient, dans une certaine mesure, ce à quoi elles s’engageaient. D’autres ont été trompé·es ou contraint·es. Dans tous les cas, c’est un État qui les a instrumentalisés au service de sa machine de guerre et envoyés aux positions les plus dangereuses du front », a déclaré Alexis Deswaef, président de la FIDH. « En février de cette année, j’ai rendu visite à Truth Hounds dans leurs bureaux à Kyiv. J’ai pu constater de visu le travail essentiel que l’organisation accomplit, dans des conditions extrêmement difficiles. »
Un système illégal massif, du recrutement jusqu’au front
Le rapport documente comment ce recrutement est devenu une opération mondiale ciblant des individus en situation de vulnérabilité économique, sociale ou juridique. En Russie, des migrant·es, notamment originaires d’États d’Asie centrale comme le Kazakhstan, se sont vu proposer des contrats militaires en lieu et place d’une détention ou d’une expulsion. En Afrique subsaharienne, au Népal, à Cuba et au Yémen, des personnes ont été approchées par des intermédiaires leur promettant des emplois civils bien rémunérés dans la construction, la sécurité ou le nettoyage, ainsi que la nationalité russe. Quelques jours après leur arrivée en Russie, elles se retrouvaient en uniforme, expédiées au front. Jusqu’à 20 % de ces combattant·es ne survivaient pas aux quatre premiers mois de déploiement. Certains témoignent de mauvais traitements et d’humiliations infligés par leurs camarades ou leurs supérieur·es.
« Malgré les mesures prises par de nombreux États pour endiguer le recrutement, et bien que la Russie affirme ne plus recruter dans certains pays, ce recrutement prédateur se poursuit. Les autorités ukrainiennes prévoient qu’en 2026, la Russie engagera plus de 18 500 ressortissant·es étranger·es. Ce serait le chiffre annuel le plus élevé depuis 2022 », souligne Maria Tomak, chercheuse associée et experte en plaidoyer de Truth Hounds. « Cela souligne la pertinence de notre rapport. Notre objectif reste clair : mettre fin au recrutement et contraindre la Russie à rapatrier ceux et celles qui ont déjà été enrôlé·es. Nous remercions nos partenaires de la FIDH pour l’attention qu’ils portent à cette question. Nous exprimons également notre sincère gratitude à nos partenaires locaux pour leur soutien expert dans la prise en compte des contextes régionaux spécifiques. Il s’agit d’un effort collectif vital pour garantir que la Russie ne puisse plus exploiter cyniquement les ressortissant·es d’autres pays dans sa guerre d’agression contre l’Ukraine. »
Le statut juridique des recrues est difficile à établir. Une part significative d’entre elles savaient qu’elles rejoignaient un conflit armé, attirées par des promesses de nationalité et de salaires sans commune mesure avec ce qui est accessible dans leur pays d’origine. Ces combattant·es s’exposent à des poursuites pénales pour mercenariat ou participation à un conflit armé étranger.
D’autres, victimes de tromperie ou de coercition, pourraient relever du régime de la traite des êtres humains. Leur situation implique de faire appel à plusieurs cadres juridiques : droit international humanitaire, droit pénal transnational et droit international des droits humains. Le rapport établit que cette situation engage l’obligation des États de rapatrier leurs ressortissant·es sans attendre la fin du conflit, et de poursuivre les recruteur·ses. Des obligations que très peu d’États honorent.
Un système d’État aux frontières de la traite des personnes
Au-delà des cas individuels, le rapport met en évidence une architecture institutionnelle. La Russie a élargi par la loi l’éligibilité des étranger·es au service militaire sous contrat et créé des voies accélérées vers la citoyenneté. Des primes d’enrôlement ont été instaurées. Le Service fédéral de sécurité (FSB), les missions diplomatiques et les « Maisons russes » sont documentés comme acteurs du recrutement à l’étranger, y compris par la délivrance de visas touristiques utilisés à des fins militaires. Le rapport conclut que, dans certains cas, ce recrutement remplit les critères constitutifs de la traite des êtres humains tels que définis par le Protocole de Palerme, engageant ainsi la responsabilité internationale de la Russie.
Le rapport examine également la responsabilité de certains pays d’origine. Si le Kazakhstan, le Népal et surtout le Kenya ont amorcé des réponses judiciaires ou diplomatiques, aucun n’a pleinement respecté ses obligations. Cuba dispose d’un cadre juridique approprié, mais son application reste opaque.
Le rapport formule des recommandations détaillées à l’intention des pays d’origine, des organisations internationales - Nations unies, Union européenne, Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Comité internationale de la Croix rouge (CICR) -ainsi que de l’Ukraine et de la Russie. Il appelle notamment à réviser la définition internationale du mercenariat, à renforcer les législations anti-traite pour couvrir le recrutement dans les conflits armés, et à créer des mécanismes de rapatriement pour les victimes détenues comme prisonnier·es de guerre.