De la psychologie aux technologies éducatives, le parcours inspirant de Cécile Mazon

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Mis à jour le 12/01/2026

Après avoir suivi des études en psychologie, Cécile Mazon s’est passionnée pour les sciences cognitives. Aujourd’hui membre de l’équipe-projet Flowers AI & CogSci, elle développe des applications dans les technologies éducatives et s’est spécialisée dans l’éducation inclusive.

"Elles font le numérique" est une série qui met en lumière les parcours et les réalisations de femmes scientifiques dont les recherches en sciences du numérique façonnent notre avenir. Pour ce 9ème numéro nous avons échangé avec Cécile Mazon, enseignante-chercheuse au sein de l'équipe-projet Flowers AI & CogSci du Centre Inria de l'université de Bordeaux. Découvrez son parcours, ses projets de recherche et sa vision de la place de la femme dans la recherche.

Histoire et parcours

Peux-tu nous retracer ton parcours ?

Après un baccalauréat scientifique, j’ai eu envie de faire des études en psychologie parce que j’étais très intéressée par les comportements humains. J’ai donc intégré l’université de Bordeaux pour suivre le cursus de licence en Psychologie, puis maitrise en psychologie cognitive. Au bout de ses 4 années, j’ai abandonné l’idée de devenir psychologue par appétence pour les aspects expérimentaux abordés en psychologie cognitive, ou encore en neurosciences, alors que les aspects cliniques me passionnaient moins. 

Après quelques hésitations et grâce à l’accompagnement du service universitaire d'information et d'orientation (Suio), j’ai décidé d’intégrer le Master en Sciences Cognitives et Ergonomie.

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Quand je suis arrivée en sciences cognitives, j’ai eu une révélation parce qu’il y avait de l’informatique, des neurosciences et même des maths.

J’ai adoré l’aspect conception et évaluation de la technologie du handicap et son côté à la fois appliqué et scientifique. C’est à ce moment-là que j’ai entendu parler d’Inria et que j’ai effectué un premier stage chez Flowers sur un projet autour de la cobotique et de la collaboration, puis un deuxième chez Phoenix plus orienté sur des thématiques autour du handicap avec le projet Collège+ qui propose des outils numériques d'aide à la scolarisation autonome des élèves avec troubles du spectre autistique. A la fin de ce dernier stage, Hélène Sauzéon m’a proposé de poursuivre mes travaux en thèse. Ce travail de thèse avait pour objectif de soutenir et favoriser la scolarisation en milieu ordinaire des collégiens avec trouble du spectre de l’autisme et/ou handicap cognitif. Nous avons d’ailleurs publié un papier à ce sujet dans la revue Computers in Human Behaviors.

Après ma thèse, j’ai obtenu un poste ATER en sciences cognitives à l’université de Bordeaux. J’ai ensuite été reçue au concours de Maitre de Conférences, puis j'ai intégré l’équipe-projet Flowers en décembre 2020.

Rejoindre le monde de la recherche a toujours été une évidence au cours de ton parcours ? 

Quand je suis arrivée à la fac, je ne me suis pas du tout projetée dans la recherche et je pensais qu’un cursus de psychologie amenait à devenir clinicienne auprès des patients. Je ne savais pas vraiment en quoi consistait le métier d’enseignante-chercheuse. J’ai mis du temps à réaliser que les enseignants faisaient également de la recherche et que c’était quelque chose que je voulais faire. Au final, je me suis rendue compte progressivement que ce qui me plaisait le plus durant ma licence était la démarche de recherche en psychologie, avec les expériences permettant d’étudier les processus mentaux et les comportements de manière scientifique. 

Est-ce que la recherche est pour toi une passion ? 

Oui, j’aime la recherche et j'aime aussi enseigner. Enseignante-chercheuse est un métier passionnant car ses deux activités sont complémentaires et s’alimentent. Il m’arrive de présenter mes propres travaux ou ceux de mes collègues en cours quand la thématique s’y prête et inversement d’injecter des fondamentaux ou des points de vue des étudiantes et étudiants dans les projets de recherche.

Recherche et ambition

Peux-tu nous parler plus précisément des travaux de recherche de Flowers et de ton poste actuel ? 

Flowers est une équipe-projet composée de scientifiques spécialisés en informatique et en sciences humaines et sociales. Elle travaille sur deux volets : un sur les intelligences artificielles et comment faire des modèles d'IA qui vont pouvoir apprendre par eux-mêmes et explorer de façon autonome leur environnement et un sur les mécanismes d'exploration chez l'humain qui renvoie finalement à la curiosité. 

Il y a ainsi un côté apprentissage autotélique pour les agents IA, c’est-à-dire le fait d'être curieux de façon artificielle et de l’autre le fait d'être curieux de façon humaine et l'impact sur les comportements et l'apprentissage de ces mécanismes de curiosité qui sont en fait des formes de motivation. Pour ma part, je travaille sur les applications dans les technologies éducatives de ce deuxième volet car au cours de ma thèse, je me suis spécialisée dans l’éducation inclusive et la scolarisation des jeunes avec des troubles du neurodéveloppement (TND). 

Après le succès de Collège+ et Kidlearn, nous avons constaté grâce aux études sur le terrain que nos technologies permettaient de s’adapter à la neurodiversité et d’améliorer l’inclusion des enfants.

En parallèle, nous avons aussi observé que les parents d’enfants ayant un handicap cognitif et la communauté enseignante des classes ULIS (Unité localisée pour l'inclusion scolaire) avaient besoin d’outils pour accompagner les élèves dans leur scolarité. En effet, dans ces classes, les enseignants sont face à des profils qui sont parfois complexes : certains ont des troubles légers à modérés sans handicap intellectuel, d’autres ont un trouble du développement intellectuel associé ou cumulent plusieurs troubles du neurodéveloppement (TND). Le personnel enseignant est peu formé à l’accompagnement de ces profils, il manque d’outils et de ressources et cela leur demande beaucoup de travail pour gérer le quotidien. Les parents, de leur côté, doivent gérer la coordination entre le parcours éducatif et le parcours de soins. C’est avec ce constat que nous avons décidé de concevoir Tous ensemble, une interface encore en cours de développement.

Cette interface, créée suite à une enquête de besoins et suivie d’un processus de conception participative, ressemble à un dossier d’élève complètement personnalisable avec un onglet profil pour avoir les grandes informations générales, un onglet compétences, un onglet GEVA-sco (l'outil d'évaluation des besoins pour la scolarisation des jeunes en situation de handicap), un gestionnaire de réunions, un carnet de solutions pour partager toutes les stratégies qui fonctionnent avec l’élève pour l’accompagner et un onglet d'actualités, un peu comme un carnet de liaison pour échanger. Cet outil est destiné aux parents, aux enseignants, aux cliniciens et aux associations qui accompagnent les enfants et leur famille.

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Nous essayons de mettre tout le monde autour d'une même table numérique collaborative pour les inciter à contribuer et partager les informations sur l'élève et se mettre d'accord sur des objectifs de progression à court, moyen et long terme.

Nous avons testé cette interface pendant presque un an et nous sommes actuellement en relation avec le secteur école inclusive de l’Éducation nationale pour voir s’il est possible de transférer la technologie. Nous sommes d’ailleurs soutenus par la fondation FIRAH dans cette démarche.

Est-ce que c’était une suite logique pour toi d’intégrer un centre de recherche tel qu’Inria ? 

Ce n’était pas forcément une suite logique mais plutôt un souhait de ma part depuis mon master. J’avais entendu parler d’Inria et j’étais très attirée à ce moment-là par les travaux autour des technologies pour l’humain. J’ai ainsi démarché plusieurs équipes de l’Institut pour pouvoir faire un stage dans le domaine des sciences du numérique et voir si mes connaissances sur le fonctionnement cognitif et mes compétences dans l’analyse du comportement humain pouvaient être pertinentes et utiles dans des projets impliquant des technologies et de l’informatique. 

Quel impact aimerais-tu avoir dans le milieu de la recherche ? 

Je ne sais pas si je pourrais révolutionner la science mais je me dis que mon expertise, associée à celles de mon équipe, pourrait aboutir à un travail utile pour tous et toutes. En particulier, j’aimerais que l’outil sur lequel je travaille (Tous ensemble) puisse être mis à disposition des personnes qui en ont besoin. Mais les process sont longs et les financements manquent.

En partant de l’approche systémique du handicap qui considère l'élève dans ses environnements sociaux, physiques et organisationnels, nous souhaitons améliorer la collaboration, la coéducation inclusive pour justement faire en sorte d'impliquer les personnes dans une communauté éducative élargie. Cet aspect du projet nous a poussé à explorer le concept de curiosité sociale comme forme de motivation dirigée vers autrui et les interactions sociales. Nous aimerions, dans la poursuite du projet, explorer à quel point la curiosité sociale pourrait aider les personnes à communiquer et collaborer. 

De quoi es-tu la plus fière dans ton travail ? 

Je suis fière de la réussite des étudiants que j’ai en cours et particulièrement lorsqu’un étudiant ou une étudiante finit sa thèse. C’est une belle concrétisation quand même. 

As-tu eu une inspiration pour te lancer dans ce parcours, une figure motivante ou un élément déclencheur ? 

Au départ, j’étais vraiment curieuse de comprendre la cognition et les comportements, puis j’ai eu un énorme déclic en arrivant en sciences cognitives. J’ai vraiment adoré le côté interdisciplinaire

Quelles sont tes aspirations pour la suite ?  

J’aimerais poursuivre le projet actuel en améliorant et en étendant l’outil de l’école primaire au lycée, voire même à l’université. Aussi, j'aimerais explorer plus en profondeur les mécanismes de curiosité dans les troubles du neurodéveloppement pour identifier des leviers leur permettant d’entrer dans certains apprentissages où ils rencontrent des difficultés et aussi pour mieux comprendre leur cognition. Nous savons que les individus avec TND sont neurodivers mais quelle est cette diversité et comment leur rendre accessible des choses sans exclure d’autres personnes ? 

D’un côté plus personnel, j’aimerais passer l’habilitation à diriger les recherches pour aussi progresser dans ma carrière.

Parité et inclusion

Tu évolues dans le monde de la recherche, un milieu très masculin. As-tu ressenti des difficultés à te faire une place ? 

Lorsque je suis entrée en licence de psychologie, 85 à 90 % des étudiants étaient des femmes et paradoxalement les trois quarts des enseignants étaient des hommes. Cela ne m’avait pas vraiment interpellée à l’époque. Depuis que je travaille dans le monde de la recherche, je ne me suis jamais posée la question car je n’ai jamais eu l’impression d’être visée par du sexisme ou de la discrimination liée au genre, peut-être parce que j’étais et que je suis toujours dans des environnements assez féminisés. 

Quelle est ta vision de la représentativité des femmes dans ces milieux ?

Je trouve que lorsque l’on parle de femmes et de sciences, on se concentre beaucoup sur la présence des femmes dans des disciplines telles que les mathématiques et l'informatique, comme si elles étaient les seules sciences. Alors qu'en réalité, les sciences sont très larges. Effectivement, les femmes sont peu représentées en mathématiques et en informatique parce qu’à mon avis, on intériorise des normes de socialisation dès le plus jeune âge, et ces stéréotypes de genre sont inculqués très jeune ou très vite. On ne peut pas nier que les jeunes filles sont influencées implicitement dans leur choix d’orientation et ont tendance à se mettre des barrières pour poursuivre leurs études en mathématiques ou en informatique par exemple.

Néanmoins, pour ma part, je suis convaincue d’avoir fait un choix complètement libre, même s’il peut paraître stéréotypé. J’ai choisi la filière psychologie parce que j’avais cette curiosité profonde pour cette discipline, et j’y ai trouvé une démarche scientifique et rigoureuse. 

Au final, est-ce que c'est vraiment la représentation des femmes en sciences qui pose question, la représentation des femmes dans les disciplines quantitatives ou plutôt la représentation des femmes tout court ?

En dehors de la recherche

Est-ce qu’en dehors de la recherche tu as un passe-temps, une passion ? 

Je me suis mise à la course à pied et j’ai couru le semi-marathon de Libourne. 
Mais ma vraie passion reste la cuisine, j’adore recevoir et préparer des plats « bonne franquette » mais élaborés. Je regarde souvent des vidéos de cuisine pour tester de nouvelles recettes.

Est-ce que tu as réussi à établir un équilibre entre ta vie personnelle et ta vie professionnelle ? 

Au départ, c’était difficile de trouver le bon équilibre, car on est sur des métiers qui sont très prenants dans lesquels on s’investit beaucoup. Lorsque j’ai obtenu mon poste de Maître de conférences, j’ai commencé à trouver mon équilibre avec mon mari, ma maison et nos trois animaux, je pense l’avoir à peu près trouvé, mais j’y travaille encore. 

Pour terminer, est-ce qu’il y a un conseil que tu voudrais partager avec les prochaines générations, notamment avec les lycéennes ou étudiantes en plein questionnements d’orientation scolaire ?

Je leur dirais de faire ce qu’elles souhaitent, de saisir les opportunités et de ne pas se mettre de barrières.

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Inria