L’offensive militaire conjointe menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran fin février 2026 a plongé le Moyen-Orient dans une crise majeure. La mort du guide suprême iranien, Ali Khamenei, et les frappes sur des installations militaires et nucléaires ont immédiatement provoqué une riposte de Téhéran. Celle-ci a visé des infrastructures civiles stratégiques au Qatar et fermé de facto le détroit d’Ormuz.
Pour l’Europe, qui pensait avoir stabilisé son approvisionnement énergétique après la crise ukrainienne, ce nouveau conflit pose une question simple mais brutale : sa sécurité énergétique est-elle toujours aussi vulnérable aux chocs externes ?
Pour y répondre, il faut élargir la focale et comprendre que cette crise est globale, impliquant l’Asie, les flux pétroliers, la réalité du terrain militaire et les équilibres délicats du marché mondial.
L’ampleur du choc gazier : quand l’histoire se répète… en pire
Pour mesurer l’impact potentiel de cette crise, il est utile de la comparer à celle que l’Europe connaît bien : l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Sur le plan des volumes, la situation actuelle pourrait être plus critique.
- En 2022, l’Europe a perdu l’accès à 78 milliards de mètres cubes (bcm) de gaz russe par gazoduc (et 36 bcm en 2023).
- En 2026, ce sont potentiellement 113 bcm de GNL qatari et émirati qui sont menacés de perturbation.
Mike Fulwood, Senior Research Fellow à l’Oxford Institute for Energy Studies (OIES), affine ce chiffre. Selon ses données, les exportations combinées du Qatar et des Émirats arabes unis atteignent environ 115 bcm sur une base annuelle. C’est un ordre de grandeur très proche des 135 bcm de gaz russe par gazoduc perdus annuellement par l’Europe entre 2021 et 2023.
La différence majeure réside dans la répartition géographique de ces volumes :
- 80 % des exportations de GNL qatari et émirati partent vers l’Asie (Chine, Inde, Corée du Sud, Taïwan, Pakistan principalement).
- Le solde (environ 20 %) est destiné à l’Europe, avec pour principaux clients l’Italie, la Belgique et la Pologne.
Le marché mondial est aujourd’hui bien plus dépendant du GNL qu’il y a quatre ans : les échanges mondiaux de GNL ont augmenté de 7 % entre 2022 et 2025.
Au 1er mars 2022, quelques jours après l’invasion russe, les stocks de gaz européens étaient à 28,4 %. Aujourd’hui, ils sont passés sous la barre des 30 % (29,9 % précisément). Mais la différence est cruciale : en 2022, l’Europe recevait encore d’importants volumes de gaz russe. Aujourd’hui, elle est presque entièrement dépendante du GNL – précisément celui qui ne peut plus sortir du Qatar.
Le cœur du problème : le détroit d’Ormuz et la réalité du terrain
Le détroit d’Ormuz est le véritable verrou stratégique de cette crise. Par cette voie d’eau transitent environ 20 % du pétrole et du GNL mondial. La menace iranienne de fermeture a agi comme un électrochoc.
Mais le choc le plus violent est venu de la riposte iranienne elle-même. Des drones iraniens ont frappé et endommagé Ras Laffan et Mesaieed, les deux plus grandes installations de production de GNL au monde, paralysant totalement les opérations d’exportation du Qatar. Selon le ministère qatari de la Défense, un drone a touché une installation de la centrale électrique de Mesaieed, et un autre a frappé un site énergétique de Ras Laffan, exploité par QatarEnergy. QatarEnergy a annoncé l’arrêt complet de sa production de GNL ainsi que de la production aval (urée, polymères, méthanol, aluminium). Les autorités qataries ne divulguent pas l’ampleur des dégâts, ce qui laisse présager une période prolongée de réductions d’approvisionnement.
La réponse américaine : entre annonce politique et réalité navale
Le 3 mars, le président Trump a annoncé que la US Development Finance Corporation (DFC) pourrait fournir des assurances et garanties contre les risques politiques pour tout le commerce maritime, tandis que la marine américaine « commencerait à escorter les pétroliers à travers le détroit d’Ormuz dès que possible ». Il a présenté cette mesure comme une opportunité commerciale pour les agences américaines, à un « prix très raisonnable » pour « assurer le libre flux de l’énergie vers le monde ».
Cependant, les représentants de la marine américaine ont immédiatement démenti toute capacité immédiate. Ils ont indiqué qu’il n’y avait actuellement aucune disponibilité d’escortes navales et aucun calendrier pour de tels arrangements. La marine reste concentrée sur l’engagement avec la marine iranienne (au moins 17 navires iraniens ont déjà été coulés, dont leur sous-marin le plus opérationnel).
La situation sur le terrain est alarmante :
- Les pétroliers ont presque complètement cessé de naviguer dans le détroit d’Ormuz depuis le début des combats et s’accumulent à son entrée.
- Environ 200 pétroliers non sanctionnés sont effectivement bloqués à l’intérieur du golfe Persique, dont 8 % de la flotte mondiale de VLCC (Very Large Crude Carriers).
- Certains armateurs grecs envisagent des transits de nuit avec les transpondeurs AIS désactivés, ce qui augmente considérablement les risques maritimes.
Mike Fulwood de l’OIES maintient que la fermeture complète et prolongée reste peu probable, pour trois raisons : l’Iran se couperait de ses propres revenus pétroliers ; les marines américaine et chinoise interviendraient probablement ; et comme nous allons le voir, les pays du Golfe n’ont pas la capacité de stockage pour tenir plus de quelques jours sans arrêter leur production.
L’impact sur l’électricité en France : le bouclier nucléaire a ses limites
Si le gaz est la variable d’ajustement du marché européen, l’électricité en est la conséquence directe pour les ménages et l’industrie. Les marchés français ont commencé à intégrer le choc.
Les prix grimpent, le nucléaire protège… jusqu’à un certain point
Selon Amine Sabri, analyste chez EWE Trading, interrogé par Sophie Tetrel de Montel, la dynamique a changé en deux jours : « Lundi, le prix français était protégé par le nucléaire et le marché intégrait principalement des primes de risque, mais maintenant il y a eu une concrétisation physique de ce risque », avec l’arrêt de la production de GNL de QatarEnergy.
Les chiffres sont éloquents :
- Les contrats de base pour le quatrième trimestre 2026 ont grimpé à 94,25 €/MWh, leur plus haut niveau depuis huit mois.
- Les contrats pour le premier trimestre 2027 ont atteint leur plus haut niveau depuis près de 13 mois.
Ces prix restent néanmoins inférieurs aux prix allemands, plus exposés au gaz. Le contrat allemand d’avril s’échangeait à 97,97 €/MWh mardi après-midi, tandis que le T4 2026 et le T1 2027 s’établissaient respectivement à 113,49 €/MWh et 103,50 €/MWh sur EEX.
La France, « second pays le moins cher d’Europe » mais exportateur saturé
Clément Bouilloux, de Montel EnAppSys, apporte une nuance cruciale :
« La France est le deuxième pays le moins cher d’Europe après l’Espagne. Donc, par définition, on sature nos exports vers tous nos voisins : Belgique, Allemagne, Italie, Royaume-Uni. »
Frank Boerman-Lima et Clément Bouilloux expliquent que la France a atteint ses limites en termes d’exportation et ne peut donc atténuer les hausses de prix des marchés frontaliers très dépendants du gaz comme l’Allemagne et l’Italie, malgré les quelques capacités de production nucléaire additionnelles disponibles.
La position du gouvernement
Le ministre de l’Économie et de l’Énergie, Roland Lescure, a déclaré qu’il n’y avait « pas de risque d’approvisionnement à court terme », mais que tout dépendrait de la durée du conflit. Les stockages de gaz français sont actuellement remplis à 22 %, soit à peu près le même niveau qu’il y a un an.
Le compte à rebours du stockage : pourquoi la crise ne peut pas durer (ou presque)
L’analyse la plus frappante concerne la capacité de stockage limitée des pays du Golfe. L’équipe Kpler a calculé le nombre de jours d’exportation que chaque pays peut maintenir si les tankers ne peuvent pas charger.
Pays | Capacité de contournement | Jours de stockage disponibles |
Arabie Saoudite | Oui (oléoduc Est-Ouest vers Yanbu, mer Rouge) | Environ 1 semaine |
Émirats Arabes Unis | Oui (oléoduc ADCOP vers Fujairah, hors du détroit) | Variable |
Iran | Oui (terminal de Jask partiellement) | Non précisé |
Irak | NON (94 % du brut passe par le sud) | Moins de 3 jours |
Koweït | NON | Dans les 2-3 semaines |
Qatar | NON | Dans les 2-3 semaines |
Bahreïn | NON | Dans les 2-3 semaines |
Le cas de l’Irak est le plus extrême et le plus immédiat.
Les majors pétrolières internationales en Irak ont commencé à arrêter la production sur les plus grands gisements du pays en raison de l’incapacité à exporter ou à stocker le brut.
- BP (Royaume-Uni) , CNPC et CNOOC (Chine) , qui opèrent sur Rumaila (le plus grand champ du pays), West Qurna 2 et les champs de Maysan, ont été contraints de réduire leurs activités sur les trois sites.
- Cela correspond à une réduction de près de 1,5 million de barils par jour.
- Dans la région du Kurdistan, la production a déjà été interrompue sur plusieurs champs de pétrole et de gaz par mesure de précaution.
- Les exportations de pétrole du Kurdistan vers le terminal turc de Ceyhan ont été suspendues, entraînant l’arrêt de 200 000 barils supplémentaires par jour.
Cette contrainte physique est fondamentale : elle rend une fermeture prolongée du détroit quasiment impossible, car elle forcerait des pays clés à arrêter leur production, ce qui est économiquement et techniquement désastreux. La réouverture devrait donc intervenir « en jours plutôt qu’en semaines ».
Le volet asiatique : la Chine en première ligne
Si l’Europe est vulnérable, qu’en est-il de l’autre grand importateur mondial, la Chine ? Michal Meidan, Director of the China Energy Programme à l’OIES, apporte un éclairage crucial.
Le poids du Qatar pour la Chine :
- En 2025, le Qatar représentait 27 % des importations chinoises de GNL et 14 % du total des importations de gaz (GNL + gazoducs). La perturbation est donc « significative et beaucoup plus difficile à amortir ou à remplacer » que pour le pétrole.
- Le Qatar est le premier fournisseur de GNL de la Chine et de l’Inde. Les deux nations sont désormais en compétition pour des alternatives, intensifiant la concurrence mondiale.
Comment la Chine peut-elle faire face ?
- Des stocks très limités : Fin 2024, les stocks souterrains chinois étaient estimés à 27 bcm par CNPC, loin de l’objectif du 14ème Plan Quinquennal (55-60 bcm) et une fraction de la demande nationale (environ 450 bcm). L’obligation réglementaire (5% pour les producteurs, 5% pour les réseaux, 5 jours pour les réserves d’urgence) est d’application incertaine.
- Production et gazoducs insuffisants : La production nationale et les importations par gazoduc (Russie, Asie centrale) ne peuvent pas être augmentées assez rapidement pour compenser une perte prolongée.
- La demande devra s’ajuster : Comme en Europe, la conséquence la plus probable est une réduction de la consommation.
- Le dilemme du GNL américain : Les prix spot actuels rendent à nouveau le GNL américain rentable pour les acheteurs chinois. Vont-ils le revendre en Europe (pour profiter de l’arbitrage) ou l’importer pour sécurifier leur propre approvisionnement ?
Le réflexe russe : À long terme, la Russie apparaît comme une option séduisante, même si elle représente déjà près d’un tiers des importations chinoises.
Le marché pétrolier : anatomie d’un choc contenu… pour l’instant
L’analyse de l’équipe Market & Trading calls de Kpler permet de comprendre pourquoi les prix n’ont pas explosé malgré la gravité de la crise.
— Un choc contenu par les stocks et la prime de risque
Les prix du pétrole ont augmenté d’environ 13 % depuis le début du conflit, le Brent flirtant avec les 80 dollars. Cette hausse est relativement contenue pour trois raisons :
- Une prime de risque déjà intégrée : Les marchés avaient déjà anticipé une escalade, avec une prime de risque approchant les 20 $/bbl dans les modèles.
- Des stocks élevés : Les inventaires chinois sont confortables, et les volumes de pétrole « sur l’eau » (en transit) sont importants, notamment en Asie-Pacifique. Cela a freiné les achats de panique.
- Un excédent d’offre global : Le marché mondial dispose d’un « globe » d’environ 4 millions de bpj.
Daniel Sternoff, du Center on Global Energy Policy (CGEP), note que de nombreux traders ont parié sur un scénario similaire à la guerre de juin 2025 : un pic de prix court et brutal, suivi d’une chute rapide. La prime de risque pourrait donc s’évaporer rapidement si Trump signale un abandon des objectifs maximalistes de changement de régime.
— Les prévisions de prix : trois scénarios
L’équipe Kpler a actualisé ses prévisions :
- Scénario de base (conflit court) : Les prix devraient se détendre une fois les tensions apaisées, potentiellement d’ici fin mars ou mi-avril (peut-être pour le Norouz, le nouvel an iranien, le 21 mars). La prévision à 12 mois pour le North Sea Dated est de 66,8 $/bbl.
- Scénario d’escalade : Si le détroit reste bloqué plus de quatre semaines, les prix pourraient dépasser 100 $/bbl, voire atteindre 150 $/bbl.
- Scénario de détente rapide : Un accord politique entre Washington et Téhéran pourrait faire chuter les prix sous les 60 $/bbl.
La dimension géopolitique
Où va cette crise et comment pourrait-elle se terminer ?
Personne ne le sait, car les objectifs stratégiques américains et israéliens restent flous. Trump a évoqué le programme nucléaire iranien, les missiles, et appelé la population à se soulever (suggérant un changement de régime), mais a aussi indiqué sa volonté de négocier avec les éléments restants du gouvernement. Le général Caine a parlé d’ « éliminer la capacité de l’Iran à projeter sa puissance ». Malgré la mort de Khamenei, l’État iranien semble intact : le président Pezeshkian est vivant et un conseil de direction temporaire a été formé. Un cessez-le-feu est probable lorsque les munitions seront épuisées, mais un accord durable sur le nucléaire est improbable.
Quelle est la stratégie de l’Iran ?
Contrairement au Venezuela, le gouvernement iranien est prêt à continuer le combat. Le fait que toutes les frappes de représailles aient eu lieu après la mort de Khamenei suggère que l’Iran n’a pas l’intention de plier. L’Iran a élargi la guerre en ciblant des États arabes du Golfe et des infrastructures énergétiques fixes (Ras Tanura en Arabie Saoudite, Ras Laffan au Qatar). L’objectif semble être de créer suffisamment de chaos pour que les États-Unis et Israël cessent leurs attaques.
Quel est l’impact sur les États arabes du Golfe ?
Les six États du GCC (Conseil de Coopération du Golf) sont sous attaque directe de l’Iran. Les frappes ont visé des bases américaines, mais aussi des infrastructures énergétiques, des centres de données, des aéroports, des ports et des immeubles résidentiels. Aux Émirats, trois personnes ont été tuées et des aéroports attaqués. Au Koweït, une base américaine a été visée. L’effet est inverse à celui recherché par l’Iran : il renforce la colère collective et la méfiance des États du Golfe envers Téhéran. DP World a temporairement suspendu ses opérations au port de Jebel Ali à Dubaï. Le trafic dans le détroit d’Ormuz est sévèrement limité, ce qui pose des questions sur les exportations d’énergie mais aussi sur les importations de nourriture. Un consultant régional estime qu’en vingt jours, les fruits frais, le poisson et le bœuf viendront à manquer si la capacité maritime diminue de 50 %. Les marchés boursiers régionaux ont été mitigés, mais les pertes restent modestes compte tenu de l’ampleur des attaques.
Quel est l’effet sur les marchés pétroliers ?
Les perturbations sont généralisées. Quelques pétroliers ont été attaqués, les transporteurs suspendent leurs expéditions, les assureurs annulent leurs couvertures et les taux de fret montent en flèche. L’infrastructure la plus importante à avoir été touchée est la raffinerie saoudienne de Ras Tanura (550 000 b/j). L’Iran ayant ciblé des infrastructures énergétiques, il existe un risque élevé que ses propres installations clés à l’île de Kharg soient frappées. L’Arabie Saoudite et les Émirats peuvent contourner environ un quart des volumes transitant par le détroit (5 mb/j combinés),