Les SAFI, un accueil immédiat au service des fratries - SOS Villages d'Enfants

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« Je vais être bien ici. » Voilà ce qu’a lancé un jour une fillette d’une dizaine d’années après avoir passé la porte du service d’accueil familial immédiat (SAFI) de Neuville-Saint-Rémy. Une phrase qui a marqué Dany Verdière, 57 ans, aide familiale au sein de la fondation depuis 19 ans et qui travaille au SAFI de ce village depuis 2020. « Les enfants qui arrivent ici, dans un contexte si difficile, doivent se sentir accueillis le mieux possible, dès les premiers instants », commente l’aide familiale.

Les maisons familiales des villages d’enfants SOS sont un cadre chaleureux et aussi bienveillant que possible. Pour l’observateur extérieur, la maison d’un SAFI est identique à celles que l’on trouve dans tous les villages. Néanmoins, au sein de cette maison, la mission des professionnels prend une autre dimension. Le SAFI est un dispositif d’accueil immédiat créé pour éviter la séparation des frères et sœurs qui doivent rapidement être mis à l’abri hors de leur lieu de vie habituel. Au-delà de répondre au besoin de mise en sécurité physique et affective des enfants, le SAFI a également pour objectif d’évaluer la pertinence du maintien du cadre de vie commun pour la fratrie, les traumatismes des enfants, leur autonomie et les relations entre eux et avec leurs parents. En fin de processus, les équipes des SAFI préconisent, à destination du juge des enfants, l’orientation la plus adaptée.

Les arrivées des enfants sont des moments douloureux et il n’est pas rare que certains pleurent, crient ou se réfugient dans un silence total. Alors, les aides familiaux parlent, expliquent, câlinent… « Pour bien des enfants, il s’agit même de leur première expérience de gestes d’affection », se désole Nathalie Fruteau, aide familiale au SAFI du village d’enfants de Digne-les-Bains depuis 2017. Le soir, chacun découvre le doudou qui a été déposé sur son lit, mais elle précise que si celui-ci ne leur plaît pas, ils le changeront. Ce détail n’a rien d’anodin. «  Beaucoup de ces petits n’ont jamais eu la possibilité de choisir quoi que ce soit. Cette fois, ils réalisent que leur parole sera prise en compte », explique l’aide familiale.

ACCUEILLIR DANS L’URGENCE, APAISER DANS LA DURÉE

Les enfants orientés vers un SAFI étaient jusqu’alors majoritairement suivis à leur domicile par les services de protection de l’enfance. Parfois, ce sont des hospitalisations, des décès, des incarcérations ou des délaissements qui conduisent à cette mesure d’urgence. Le SAFI permet aux frères et sœurs, souvent d’âges différents, de ne pas être « éparpillés » sur différents lieux d’accueil d’urgence. « La fratrie devient alors l’un des rares points de stabilité quand tout ce qui faisait leur quotidien valse, explique Pascal Bonno, éducateur spécialisé au village d’enfants de Neuville-Saint-Rémy. Cela leur permet de ne pas oublier ce ‘vivre en famille’ si précieux. C’est un tout petit peu de normalité dans une situation qui ne l’est plus.  »

Comme son nom l’indique, le service d’accueil familial immédiat accueille les enfants sans délai. Dans le meilleur des cas, les équipes des SAFI connaissent, quelques jours avant l’arrivée des enfants, leur nombre et leur âge. Cela leur permet de préparer les chambres, mais aussi d’informer les autres enfants qui peuvent parfois déjà vivre sur place. « Nous avons des lits démontables, toute une panoplie de parures de draps et tout le matériel nécessaire. Il suffit de tout installer, souvent avec un coup de main des collègues pour que tout soit prêt à temps », sourit Nathalie Fruteau. « Le SAFI n’est pas une pièce de théâtre, mais, à chaque nouvel accueil, on change le décor. Les chambres sont pensées pour ne pas donner l’impression d’entrer dans un lieu froid et anonyme », complète Dany Verdière.

À Digne-les-Bains, les aides familiales sont toutes les deux présentes les jours d’arrivée, car, explique Nathalie Fruteau, la première personne que les enfants rencontrent devient presque toujours leur figure de référence. « Être à deux évite que les enfants vivent le départ en repos de la première aide familiale comme un abandon. »

Dany et sa collègue ont, elles, instauré une petite tradition. Dans les deux ou trois jours qui suivent l’arrivée de nouveaux enfants, elles les emmènent acheter une serviette de bain sur laquelle elles font broder leur prénom. « Ils sont tellement heureux et fiers, sourit Dany. C’est un repère, un objet à eux, qui leur montre qu’ils sont importants pour nous. Ils l’emportent tous précieusement dans leur lieu d’accueil suivant. »

Dans une maison de SAFI, il n’y a pas de mère SOS, mais deux aides familiales qui se relaient toutes les semaines ou tous les 15 jours pour assurer la présence éducative et la relation affective. Ce binôme est étroitement soutenu par le ou la psychologue du village et un éducateur spécialisé. L’équipe pluridisciplinaire du village d’enfants est également partie prenante de cet accueil pas comme les autres. Des réunions régulières, associant la direction et le chef de service, structurent le suivi et l’analyse des situations.

À leur arrivée, les enfants bénéficient d’abord d’un bilan médical complet (recensement des suivis spécialisés antérieurs, analyse des comptes rendus médicaux existants, mises à jour vaccinales, mise en place d’un accompagnement par la Maison départementale des personnes handicapées si nécessaire, etc. Sur le plan psychologique, un entretien individuel avec le psychologue est organisé dans les jours suivant l’admission et fait l’objet d’un écrit. Les enfants sont ensuite rencontrés individuellement et en fratrie tous les 15 jours.

FAIRE UN BOUT DE CHEMIN ENSEMBLE

Dès les premières heures, l’équipe du SAFI veille à ce que les enfants comprennent que cet accueil est temporaire. En effet, l’accueil au SAFI est prévu pour une durée de quatre mois. « Tu sais, tu ne resteras pas pour toujours ici. Après, tu iras ailleurs. On ne sait pas encore où, mais ce sera le meilleur endroit pour toi », explique Dany Verdière. « Il ne s’agit pas de le répéter tous les jours, précise-t-elle, mais de le leur rappeler quand l’occasion se présente pour qu’ils s’habituent progressivement à l’échéance. Je leur dis que je suis comme le conducteur d’un train, ajoute l’aide familiale. On fait un bout de chemin ensemble, on partage de jolis moments, des expériences et, un jour, on arrive dans une autre gare. Là, ils vont poursuivre leur trajet avec d’autres personnes.  »

De son côté, Nathalie Fruteau remarque qu’une fois que les enfants ont pris leurs marques dans la maison, vient le temps des questions : « On reste combien de temps  ?  », « Qui va nous garder ? », « Quand est-ce que je vais retourner chez mes parents ? ». « Si on leur dit qu’il y a une audience dans six mois, cela ne leur parle pas : les enfants n’ont pas la même perception du temps », commente-t-elle.

Contrairement aux frères et sœurs accueillis en villages d’enfants SOS, il s’agit donc presque toujours de la première fois qu’ils sont confiés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) et ils présentent souvent d’importantes carences sur les plans affectif, éducatif et en termes de santé.

Comme les SAFI sont ancrés dans les villages SOS, les enfants bénéficient des mêmes soutiens que les autres : soutien scolaire, activités de loisirs, aides des bénévoles et des jeunes en services civiques… « Les enfants ne croisent pas des dizaines de personnes différentes chaque semaine, comme c’est le cas en foyer, ce qui contribue à les apaiser », ajoute Pascal Bonno.

Dans ce changement de vie brusque, Nathalie Fruteau explique que les petits rituels sont des alliés précieux. « Par exemple, je leur lis une histoire au coucher. Bien souvent, c’est quelque chose qu’ils ne connaissent pas. Alors, au début, ils chahutent, sortent du lit, n’écoutent pas… Leur esprit est encore trop encombré pour recevoir ce temps calme. Mais, en quelques jours, la magie opère ». L’aide familiale cite aussi les petites tâches ménagères qu’elle leur demande : débarrasser son assiette, la mettre dans le lave-vaisselle, placer leur linge dans le panier lorsqu’ils vont à la douche… « Les enfants intègrent vite ces rituels qui les rassurent. Je me souviens d’un petit terriblement perturbé parce qu’exceptionnellement, les bisous du soir n’avaient pas été donnés dans le même ordre que d’habitude. » Une preuve, pour elle, que ces routines jouent un rôle clé dans le sentiment de sécurité des enfants.

Leur rapport aux vêtements est, pour Dany Verdière, un autre marqueur du fait qu’ils trouvent leur place. Parfois, les enfants arrivent avec des vêtements en très mauvais état, inadaptés ou encore pas à leur taille, mais auxquels ils semblent attachés. «  Nous ne leur interdisons jamais de les porter, mais petit à petit nous en proposons d’autres qu’ils finissent par préférer. » Les vieux vêtements sont alors rangés, mais restent à portée de vue. « Ne pas les faire disparaître, c’est ne pas leur donner l’impression qu’on efface leur histoire. »

OBSERVER, ÉCOUTER, ORIENTER

Habituellement, lorsque des fratries rejoignent un pavillon, c’est parce que l’hypothèse des professionnels de l’Aide sociale à l’enfance est que cette vie fraternelle leur sera profitable. Dans le cadre du SAFI, c’est quelque chose dont il va falloir s’assurer et c’est l’une des principales missions des équipes. Celles-ci doivent donc évaluer la pertinence du maintien des enfants ensemble au sein d’un accueil tiers (MECS, village d’enfants, famille d’accueil). Une étape décisive, menée de manière collégiale par les aides familiaux, l’éducateur spécialisé référent et les psychologues.

Au terme de la période d’observation portant à la fois sur les enfants individuellement et sur la dynamique de la fratrie, l’équipe du SAFI formule des préconisations quant à l’orientation à donner. Ces recommandations sont à destination des responsables de l’ASE et du juge des enfants. Ce sont ces derniers et eux seuls qui sont les décideurs des suites à donner à ce temps passé en SAFI. « Nous formulons une préconisation d’orientation adaptée à la situation de chaque fratrie : confier les enfants à des structures ou à des familles d’accueil différentes, maintenir la fratrie ensemble, proposer un retour en famille », explique Virginie Lelong, psychologue du village d’enfants SOS de Neuville-Saint-Rémy.

Cette dernière, qui intervient depuis l’ouverture du service, dispose d’outils et de grilles pour évaluer les capacités d’autonomie et de développement en matière de langage, de propreté, de capacité à jouer, de socialisation… « Mon travail combine des temps d’observation des enfants ensemble, afin d’analyser la dynamique fraternelle, et des entretiens individuels pour évaluer leur autonomie, leur développement, le langage, les troubles du comportement… Plus encore que dans un accueil classique en village, le dispositif repose sur l’analyse fine des liens entre frères et sœurs. Est-ce qu’ils s’entraident ? Est-ce que ces liens ne freinent pas le développement de l’un ? Chacun a-t-il sa place ? »

Dans tous les cas, le service met tout en œuvre pour assurer une bonne transition entre la prise en charge au SAFI et la suite de leur parcours : préparation des enfants, transmission d’informations à l’ASE, aux parents et aux services qui assureront le relais le cas échéant. L’effectivité des préconisations reste malgré tout tributaire de l’offre de places disponibles sur le territoire.

UNE PLACE DANS LE MONDE

Si le SAFI est un dispositif d’accueil temporaire, centré sur l’observation et l’évaluation, le développement des enfants n’en demeure pas moins au cœur de la mission des professionnels. L’environnement rassurant des villages fait souvent des miracles, constate Nathalie Fruteau. Elle se souvient d’enfants de 5 et 6 ans qui, à leur arrivée, portaient encore des couches, mangeaient avec leurs doigts, ne savaient pas enfiler une chaussette, ou encore de plus grands qui ne comprenaient pas pourquoi casser leur lit ou le trampoline du jardin était interdit. « Pourtant, ici, ils s’apaisent en quelques semaines, abandonnent les couches, les gestes violents, mangent comme tout le monde… Leur capacité à changer me surprend encore aujourd’hui.  » L’évolution des enfants se voit aussi sur le plan physique, ajoute sa collègue de Neuville-Saint-Rémy. « Il n’est pas rare qu’en l’espace de 15 jours, un enfant change de taille, remarque Dany Verdière. Manger sainement et à des heures régulières, avoir un sommeil adapté, se coucher à des horaires convenables… Tout cela les aide beaucoup. Notre rôle n’est pas de les transformer, mais de leur apporter un maximum de nouveautés et de stimulations dans lesquelles ils peuvent puiser.  »

Pour Nathalie Fruteau, avoir compté pour ces enfants est la plus belle des récompenses. « Je pense à une fillette de 4 ans avec laquelle nous avions un petit rituel. Au bisou du soir, j’ajoutais un petit chatouillis dans l’oreille. Elle a aujourd’hui 8 ans et je la croise souvent en ville avec sa mère chez qui elle est retournée vivre. À chaque fois, elle me réclame ce petit chatouillis. » Une complicité rendue possible par l’attitude bienveillante de la maman, qui a su saisir l’opportunité du SAFI pour faire de grands progrès dans sa parentalité.

Si les cas de retour chez les parents ne sont pas les plus fréquents, la psychologue explique qu’au SAFI de Neuville-Saint-Rémy, les recommandations de maintien de la fratrie sont, elles, majoritaires. « Quand on sait qu’il y a la possibilité de travailler le lien et la place de chacun, on fait tout pour conserver ce lien fraternel qui est au cœur du projet de notre fondation. » Pour Virginie Lelong, un SAFI est réussi quand les enfants accueillis ces quelques mois redécouvrent le plaisir d’être un enfant. « Par cette joie de vivre retrouvée, ils nous montrent qu’ils ont compris qu’ils avaient leur place dans ce monde.  »

LES SAFI EN QUELQUES CHIFFRES

Depuis la création du SAFI en 2011, 654 enfants ont été accueillis. En 2024, les négligences envers le mineur étaient le motif principal des admissions. Avant leur arrivée, la majorité des 75 enfants admis cette même année étaient déjà suivis par l’Aide sociale à l’enfance (vivant auprès de leurs parents avec une mesure de protection, en placement familial ou en établissement). Par ailleurs, en 2024, 59 % des enfants admis en SAFI ont été orientés vers un village SOS à leur sortie. Au sein des neuf SAFI actuellement ouverts, la moyenne d’âge des enfants accueillis est de 6 ans.

Recapiti
Marine Flochlay