La remise des prix du concours "Second œuvre" de Sites & Monuments a eu lieu le samedi 25 octobre 2025 lors du Salon du patrimoine culturel au Carrousel du Louvre à Paris.
Jean-Michel Gelly, Maisons paysannes de France, Michel Jantzen, architecte en chef honoraire des monuments historiques, Marie-Jeanne Jouveau, architecte du patrimoine, Julien Lacaze, président de Sites & Monuments – SPPEF, Benoit Leothaud, architecte des Bâtiments de France, Arnaud Tiercelin, ingénieur du patrimoine. Jean-François Lagneau Architecte en chef honoraire des monuments historiquesRapporteur du jury
Les ouvrages dits de « second œuvre » tiennent une place primordiale dans la qualité et le caractère de notre patrimoine bâti. Ce sont eux qui le font vibrer, lui apportent sa touche finale et mettent en valeur le savoir-faire de nos artisans. Pour cette raison, nous avons souhaité distinguer des projets représentatifs de notre vision : la conservation des éléments anciens.
L’année 2025, qui marque la dixième édition du Prix, a été particulièrement riche par la qualité des dossiers proposés. Ils traitaient tous de restaurations fidèles, avec plus ou moins de restitutions en fonction de l’état d’origine des ouvrages présentés. Devant les dilemmes qui se présentaient à lui, le jury a souhaité privilégier les restaurations dites en stricte conservation, les seules permettant de maintenir l’authenticité et l’intégrité d’un édifice. Les trois lauréats, chacun dans leur contexte, ont fait ce choix et ont retenu à ce titre l’attention du jury pour leur caractère exemplaire.
Au château d’Entre-Deux-Monts, les enduits extérieurs ont été traités en conservation. Plutôt que de les piocher et de les refaire à neuf, comme cela est souvent le cas, il a été préféré de ne traiter que leurs zones lacunaires et les reprises récentes, l’ensemble étant ensuite harmonisé par un badigeon à la chaux. Il en résulte un enduit conservant la patine du temps tout en retrouvant son rôle protecteur.
Au château de Malicorne, là encore, un parquet de marqueterie datant de la fin du XIXe, proche de la ruine en raison de sa grande fragilité, a été restauré en atelier après un démontage complet, avant d’être reposé dans son salon d’origine. Nombre de parquets de cette époque ont ainsi disparu en raison de l’importance des travaux à mettre en œuvre pour leur conservation mais aussi du peu d’intérêt que suscite encore cette période.
L’église Saint-Loup-de-Troyes, à Marey-sur-Tille, est également parfaitement représentative de ce que nous avons souhaité valoriser. Construite au XIIIe siècle, elle est marquée par le passage du temps. Ses peintures décoratives, découvertes à l’occasion de la récente campagne de travaux, n’ont pas fait l’objet de vaines tentatives de restitution mais ont été restaurées avec beaucoup de sensibilité. Il en résulte un ensemble d’une grande authenticité.
Trois exemples de restauration en conservation optimale d’éléments anciens, avec la même volonté de faire revivre un patrimoine et de le transmettre aux générations futures dans toute son intégrité.
La restauration des enduits de deux des façades du château d’Entre-Deux-Monts, en Bourgogne, présentée par ses propriétaires, a retenu toute l’attention du jury qui, depuis la création du Prix en 2016, avait reçu peu de dossiers de restauration en conservation dans ce domaine.
L’architecture du château, inscrit au titre des Monuments historiques, est le reflet sa longue histoire : trois corps de bâtiments remaniés au XVIe et XVIIe, mais d’origine plus ancienne, donnent sur une basse-cour, qui s’ouvre sur la cour d’honneur. Organisée autour du logis central, celle-ci est composée de bâtiments d’époques distinctes : deux tours carrées, abritant respectivement la chapelle et le colombier, ont été en grande partie reconstruites au XVe siècle ; deux ailes, formant des galeries, édifiées vers 1530, relient les tours au corps de logis actuel, dont la construction a été achevée en 1654. La façade opposée du logis est exposée au sud, sur le parc.
Les façades du château sont recouvertes d’un enduit à la chaux d’époque Louis XIII. Un décor de fausse pierre à grand appareil orne la façade du corps de logis et celle des deux ailes en retour. Les autres façades sont recouvertes d’un enduit lisse. L’étude sanitaire du bâti, réalisée avant la campagne de restauration des façades, n’a pas révélé de problèmes structurels majeurs. Les parements souffrent en revanche de désordres de différente nature, liés à des facteurs hydrologiques, à des agents atmosphériques et au vieillissement naturel des matériaux. Les enduits anciens sont devenus peu à peu pulvérulents, se sont fissurés et décollés. Certaines pathologies découlent de travaux ou de dispositions contemporaines inappropriées (joints et reprise de ciment sur les maçonneries). Les modénatures en pierre de taille sont quant à elles dans un état de conservation assez médiocre, les arrêtes saillantes des bandeaux et bossages ayant été érodés par le temps.
À gauche : La façade sud avant travaux, avec les reprises au ciment du XXe siècle et les altérations de l’enduit © Château d’Entre-Deux-Monts À droite : La façade sud après travaux a retrouvé son enduit protecteur © Château d’Entre-Deux-Monts
La restauration des enduits de façade a été confiée à l’entreprise Guerra, sous la direction de l’architecte du Patrimoine Fabien Drubigny. Le parti adopté est de préserver au maximum les enduits anciens encore en place — étant donné leur valeur patrimoniale intrinsèque — et de restaurer dans les règles de l’art ceux qui le nécessitent, lorsqu’une consolidation n’est pas envisageable. Les réfections concernent exclusivement les zones lacunaires et les diverses reprises au ciment réalisées au XXe siècle, qui sont d’abord piquetées et purgées. Un nettoyage doux à la brosse et à l’eau est réalisé sur l’ensemble des enduits conservés. Un badigeon de chaux d’un ton ocre identique à l’existant est appliqué pour reproduire les effets d’usure observés sur les parties les mieux conservées.
La restauration des façades a débuté en 2023, avec une première tranche destinée à valider le protocole d’intervention. Les deux tranches suivantes, qui font l’objet du dossier présenté cette année, ont été réalisées en 2024 (façade ouest) et 2025 (partie centrale de la façade sud). Quatre autres tranches devraient s’échelonner entre 2026 et 2029 pour les deux pavillons de la façade sud (2026), la façade nord et les deux ailes latérales de la cour d’honneur (2027 et 2028). Le chantier devrait s’achever en 2029, avec la restauration de la façade est, sur la douve en eau. Les trois premières tranches de travaux ont bénéficié de l’aide de la direction régionale des affaires culturelles. Les demandes de subvention étant déposées d’une année sur l’autre, le budget des tranches suivantes n’est pas encore assuré. Le jury espère que malgré ces incertitudes, les propriétaires du château parviendront à mener à bien leur projet de sauvegarde et de transmission de ce patrimoine historique. Commencées en 1975 par le père des propriétaires actuels avec la réfection des toitures, les campagnes de travaux se sont en effet succédé quasiment sans interruption jusqu’à aujourd’hui… et d’autres se profilent déjà à l’horizon !
Détail de la façade sud restaurée et de son cadran solaire © Château d’Entre-Deux-Monts
Maîtrise d’ouvrage : SCI d’Entre-Deux-Monts, Nuits-Saint-Georges (Côte d’Or)
Maîtrise d’œuvre : Fabien Drubigny — Architecte du Patrimoine, Villet-sur-Tille (Côte d’Or)
Restauration des enduits : SRDP GUERRA — Dijon (Côte d’Or)
Le jury a été séduit par la restauration intérieure de l’église Saint-Loup-de-Troyes, présenté par la municipalité de Marey-sur-Tille, commune de quelque trois cents habitants au nord de Dijon. Nommée d’après l’évêque qui arrêta Attila devant les murs de Troyes, l’église est fondée au XIIIe siècle, remaniée aux XVe, XVIIIe et XIXe siècles et inscrite au titre des monuments historiques depuis 1927. Son plan intérieur est structuré en trois nefs avec un cœur à chevet plat et plusieurs chapelles latérales. La nef centrale est rythmée par de grandes arcades en arc brisé, appuyées sur de puissantes colonnes à chapiteaux.
Les restaurations du XXe siècle, en particulier celles des années 40 à 80, ont permis de stabiliser l’édifice et de remettre en valeur des décors. Les campagnes de travaux de 1946–1947 ont cependant altéré ou fait disparaître certains décors peints. L’église se distingue aujourd’hui par une stratification architecturale et décorative révélant une histoire continue d’entretien, de transformation et de valorisation patrimoniale depuis le XIIIe siècle, témoignant d’un attachement communautaire fort à cet édifice.
En 2013, le conseil municipal engage une étude préalable à la restauration générale de l’église. Deux tranches de travaux sont programmées. La première est mise en œuvre entre 2020 et 2022 et permet de restaurer l’extérieur de l’édifice. La seconde, objet du dossier présenté cette année, porte sur l’intérieur de celui-ci. Elle se déroule entre fin 2023 et début 2025, sous la maîtrise d’œuvre de Laurence Melsens, architecte du Patrimoine, qui évoque sa découverte d’une église altérée « tant dans ses éléments structurels que dans ses décors, assombrie par des enduits hétérogènes et des joints ciment, ponctuée de badigeons du XIXe aux teintes rosées, tachée de vert par les infiltrations. Elle portait les stigmates de restaurations successives et de périodes d’abandon. Pourtant, l’édifice laissait entrevoir la richesse de son histoire, perceptible dans son architecture et dans les vestiges de ses décors, porteurs d’un potentiel remarquable ».
La façade sud de l’église Saint-Loup-de-Troyes, patrimoine emblématique de la commune de Marey-sur-Tille © Arcams
L’étude réalisée au début des travaux révèle en effet un état de conservation globalement préoccupant. La présence d’algues vertes et de sels hygroscopiques, provoquant la décohésion des supports et des voiles blancs en surface, nécessitent des traitements prioritaires. Les enduits montrent par endroits des fissurations, des cloques ou des lacunes dues à des mouvements structurels, des remontées capillaires ou des interventions antérieures inadaptées.