Histoire & parcours
Peux-tu te présenter ?
Je suis Vanessa Peña-Araya, chercheuse chilienne en interaction humain-machine (IHM) et en visualisation de données. Je travaille surtout sur la visualisation de données géotemporelles, c’est-à-dire des données qui évoluent dans le temps et dans l’espace.
Ce qui m’intéresse beaucoup, c’est le côté multidisciplinaire : collaborer avec d’autres domaines. Par exemple, j’ai travaillé avec des géologues sur des données de cendres volcaniques et avec des journalistes sur des données de liens entre des entités nommées (personnes, lieus, organisations, etc). J’aime construire des projets avec des personnes qui n’ont pas du tout le même background.
Quel a été ton parcours académique ?
J’ai fait toute ma formation au Chili, en informatique, jusqu’au doctorat. À l’époque, mon département était très orienté data science, avec peu de place pour l’interaction humain-machine, qui était parfois perçue comme un domaine “moins sérieux”. Pendant ma thèse, j’ai travaillé sur des données issues de X/Twitter, pour analyser l’évolution de l’information dans le temps, notamment les relations géopolitiques entre pays.
J’ai été engagé en tant qu’ingénieure à Inria Chile, c’est comme ça que je suis ensuite venue en France pour un postdoctorat au Centre Inria de Saclay, dans l’équipe Ilda.
Ton arrivée en France a-t-elle été facile ?
Pas vraiment. L’adaptation culturelle a été difficile au début. Au Chili, les relations sont très spontanées. En France, il faut plus de temps pour créer du lien. Ça m’a semblé assez froid au début.
Mais avec le temps, on comprend mieux. Et il y a aussi des aspects très positifs, notamment l’accompagnement des ressources humaines que j’ai reçu à mon arrivée.
Recherche & ambition
Sur quoi travailles-tu aujourd’hui ?
Sur beaucoup de choses ! (rires)
Je garde toujours cette dimension spatiale dans mes travaux. Par exemple, je travaille sur la visualisation de données urbaines en 3D : des monuments, leur évolution dans le temps, et leurs liens avec différentes personnes comme des architectes.
Je participe aussi à des projets avec des géologues, notamment autour de la réalité augmentée pour les aider sur le terrain. Et je m’intéresse beaucoup aux enjeux climatiques : comment rendre les données plus compréhensibles, comment elles sont perçues, et ce qui influence leur interprétation.
Tu encadres aussi des étudiants. Qu’est-ce que cela t’apporte ?
J’adore ça. J’aime vraiment le mentorat. Ce que je trouve fascinant, c’est de voir leur évolution. Au début, ils doutent beaucoup, puis petit à petit ils développent leurs idées, leur manière de penser. À la fin, ils deviennent presque des collègues.
Avec les doctorants, c’est la même chose mais sur le long terme. Et on apprend aussi énormément d’eux.
Pourquoi cette envie de transmettre ?
J’aime expliquer. J’aime quand quelqu’un comprend quelque chose qui lui semblait compliqué au départ. C’est une forme de partage. Voir un concept devenir clair pour quelqu’un d’autre, c’est quelque chose qui me motive énormément.
Parité & inclusion
Quelle a été ton expérience en tant que femme dans la tech ?
Au Chili, dans ma promotion, nous étions environ 10 femmes sur 100 étudiants au départ.
Mais ensuite, dans mon département, il y avait une ambiance très positive, avec des enseignantes engagées et des initiatives autour des femmes en informatique. C’était un environnement assez protecteur. En France, dans mon domaine (IHM), il y a aussi pas mal de femmes, donc je me suis sentie dans un environnement équilibré.
Finalement, ce que j’ai le plus ressenti, ce n’est pas le fait d’être une femme, mais d’être étrangère. La langue, la culture… c’est là que j’ai ressenti le plus de différence.
Tu as aussi participé à des initiatives pour encourager les jeunes filles à coder…
Oui, au Chili, j’ai co-créé des ateliers de programmation spécialement pour les filles. On s’est rendu compte que ce n’est pas un manque d’intérêt, mais plutôt un manque d’espace. Quand elles sont dans un environnement où elles se sentent à leur place, elles viennent. La première année, on avait une soixantaine d’inscriptions. L’année suivante, plus de 200. Certaines nous demandaient même d’intervenir dans leurs écoles pour montrer que l’informatique n’est pas réservée aux garçons.
Aujourd’hui encore, tu participes à ce type d’actions ?
Oui, en France aussi. J’interviens par exemple dans des rencontres avec des jeunes filles, sous forme d’échanges ou de “speed meetings”.
Je pense que c’est important pour la visibilité. Même si les choses évoluent, l’informatique reste encore très associée aux hommes.
Que dirais-tu à une jeune fille qui hésite à se lancer ?
Je ne suis pas sûre que je dirais quelque chose… je pense que je montrerais. Je montrerais les projets qu’on peut faire, la diversité des parcours, les personnes qui travaillent dans ce domaine.
L’idée, c’est qu’elles puissent se dire : “je pourrais le faire, même si je choisis autre chose ensuite”.
"Elles font le numérique" est une série qui met en lumière les parcours et les réalisations de femmes scientifiques dont les recherches en sciences du numérique façonnent notre avenir. Pour ce 14ème numéro nous avons échangé avec Vanessa Peña Araya, chargée de recherche au sein de l'équipe-projet Ilda du Centre Inria de Saclay.