- Après plus d’une décennie d’impunité, l’audience de confirmation des charges à l’encontre de Khaled Mohamed Ali El Hishri marque une avancée importante vers la justice pour les victimes du tristement célèbre complexe pénitentiaire de Mitiga, à Tripoli.
- Cette audience constitue une étape cruciale vers la justice. Nous, les organisations soussignées, exprimons notre solidarité avec les survivant·es et les victimes de crimes internationaux en Libye et restons déterminées à soutenir leur quête de justice.
11 mai 2026. El Hishri, haut responsable d’une puissante milice libyenne anciennement connue sous le nom de Forces spéciales de dissuasion/RADA, basée à Tripoli et affiliée au Conseil présidentiel libyen, est accusé d’avoir commis, ordonné et supervisé des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre à l’encontre de ressortissant·es libyen·nes ainsi que de migrant·es et de réfugié·es détenu·es à la prison de Mitiga.
L’audience se tiendra du 19 au 21 mai 2026 à la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye. Les juges de la CPI détermineront alors si les éléments de preuve présentés par le Bureau du Procureur (OTP) établissent des motifs sérieux de croire qu’El Hishri est pénalement responsable de tout ou partie des crimes qui lui sont reprochés, et si l’affaire sera renvoyée en jugement.
Il s’agit de la première affaire, issue de l’enquête menée depuis 15 ans par la CPI sur la Libye, à atteindre cette étape ; c’est une avancée très attendue vers la justice, la vérité, la réparation et la dissuasion de futurs crimes.
« L’arrestation d’El Hishri comble un fossé que beaucoup d’entre nous, survivants des crimes commis à Mitiga, pensions ne jamais voir se refermer. Nous avons désormais retrouvé confiance dans la possibilité que la justice soit rendue, mais nous avons aussi un devoir envers ceux et celles qui sont mort·es, ceux et celles qui sont encore en vie mais que la torture et la violence ont tué socialement, et ceux et celles qui ne peuvent toujours pas parler par crainte de représailles. Que dire à une personne qui a été violemment interceptée en mer par la soi-disant garde côtière libyenne, renvoyée en Libye par un système financé et coordonné avec le soutien de l’Europe, puis réduite en esclavage, torturée ou enrôlée de force par des milices telles que la Rada sous les ordres d’El Hishri ? Nous espérons que ce processus permettra non seulement de demander des comptes aux auteur·es individuel·les, mais aussi de s’attaquer au système plus large qui a rendu ces crimes possibles », a déclaré un survivant sud-soudanais de la prison de Mitiga.
« Je ne sais pas si je dois me sentir soulagé qu’il soit traduit en justice ou attendre que les chefs d’accusation soient confirmés. J’ai personnellement vu des personnes victimes de handicaps permanents à cause de cet homme, et d’autres qui ont perdu la vie à la suite de ses actes. Cependant, d’autres responsables de la prison de Mitiga doivent également être traduit·es en justice, car ils·elles étaient ses complices dans ces crimes et ne doivent pas échapper à leurs responsabilités. L’annonce de l’arrestation d’El-Hishri a ravivé nos espoirs d’obtenir justice et réparation pour le préjudice que nous avons subi pendant des années d’injustice, de détention, d’humiliation et de mauvais traitements au centre de détention de Mitiga », a déclaré F.A., un survivant libyen de la prison de Mitiga.
Selon l’accusation, les dirigeant·es de Mitiga, parmi lesquels figure El Hishri, également connu sous les noms d’Al Booti ou de Cheikh Khaled, auraient commis de multiples crimes de guerre et crimes contre l’humanité à l’encontre de détenu·es entre le 1er mai 2014 et le 30 juin 2020 au moins, notamment des actes de torture et des traitements cruels, des privations de liberté, des atteintes à la dignité de la personne, des viols et d’autres formes de violence sexuelle, des meurtres et des tentatives de meurtre, la persécution et l’esclavage, comme indiqué dans le document contenant les chefs d’accusation du ministère public.
Il est impératif que l’accusation reconnaisse la nature intersectionnelle des crimes allégués, notamment la manière dont les victimes ont été ciblées et maltraitées sur la base de facteurs qui se recoupent, tels que la nationalité, la race, l’origine ethnique, le genre, l’âge, le statut migratoire, l’orientation sexuelle réelle ou supposée, l’identité ou l’expression de genre, et l’opposition perçue ou la non-conformité aux opinions politiques, religieuses et idéologiques des auteur·es.
Pour de nombreux·ses survivant·es, cette audience offre la première occasion de voir leur situation examinée officiellement devant un tribunal. Nous saluons le courage des survivant·es qui se sont manifesté·es, souvent au péril de leur vie, et qui ont revécu l’horreur de leur détention afin de présenter leurs témoignages et leurs preuves. Ces contributions essentielles devraient déboucher sur la reconnaissance, la dignité et l’octroi de réparations. La Cour doit veiller à ce que les victimes soient dûment informées, protégées contre tout nouveau préjudice et en mesure de participer de manière significative à chaque étape de la procédure.
Pendant ce temps, les crimes graves dont El Hishri est accusé continuent d’être commis à Mitiga et dans toute la Libye. Alors que cette étape importante vers le procès est franchie, nous exhortons les autorités libyennes ainsi que tous les États parties à la CPI à remplir leurs obligations de coopérer avec la Cour, à garantir l’accès aux preuves et la protection des victimes, et à arrêter et remettre sans délai toutes les personnes, telles qu’Osama Elmasry Njeem, qui se trouvent sur leur territoire et font également l’objet de mandats d’arrêt de la CPI.
Nous exhortons en outre le Procureur de la CPI à ne pas se limiter à ces enquêtes. La prison de Mitiga s’inscrit dans un système de détention abusif plus large en Libye, dans lequel des civil·es, des opposant·es politiques, des défenseur·es des droits humains, des migrant·es, des réfugié·es et d’autres personnes ont été détenu·es arbitrairement, torturé·es, ont fait l’objet de disparitions forcées, ont subi des violences sexuelles et sexistes, ont été réduit·es en esclavage, contraint·es au travail forcé, victimes d’extorsion et tué·es.
Cette affaire ne devrait marquer qu’un début. Nous exhortons le Bureau du Procureur (OTP) à poursuivre et à étendre ses enquêtes sur l’ensemble des crimes relevant de sa compétence commis en Libye et en Méditerranée, et à poursuivre les principaux·ales responsables – qu’il s’agisse d’acteurs libyens ou européens – qui commettent et facilitent ces crimes systématiques.