Dans un village d’enfants, l’accueil des enfants ne repose jamais sur une seule personne. Si l’éducateur familial incarne l’adulte référent, toute une équipe de professionnels contribue chaque jour au bien-être des enfants. Ensemble, ces personnes forment une constellation d’attachements, essentielle à l’épanouissement des enfants. Découvrez les coulisses de ce modèle unique.
L’éducateur familial, au cœur d’une constellation de repères
Depuis sa création, le modèle de la fondation repose sur une même ambition : permettre à des fratries privées de protection parentale de grandir ensemble dans un cadre de type familial, en tissant dans la durée un lien affectif avec un adulte référent, un éducateur familial. Inchangé sur l’essentiel, ce modèle s’est progressivement enrichi d’autres professionnels.
« À l’origine du projet, il y a bien sûr le fondateur, Gilbert Cotteau, mais aussi Odette Nollet, la première éducatrice familiale. C’est elle qui a construit cette fonction en accueillant la toute première fratrie », raconte Isabelle Moret. Au départ, les éducatrices familiales assuraient seules l’ensemble des soins, de l’éducation et du quotidien.
Depuis, la fonction a évolué avec la société – elle a notamment été ouverte aux hommes en 2017 –, et les équipes se sont élargies. Aujourd’hui, le modèle se situe à mi-chemin entre la famille d’accueil et l’accueil en établissement collectif.
« De la famille d’accueil, nous avons conservé ce qui permet aux enfants de vivre une vie ordinaire : une maison, un adulte référent, la fréquentation des mêmes écoles que les autres enfants. On s’est inspiré des établissements collectifs pour constituer une équipe pluridisciplinaire capable de répondre aux besoins singuliers des enfants accueillis », explique Isabelle Moret. Une organisation indispensable pour accompagner des enfants dont le développement a souvent été fragilisé par des traumatismes. Chaque village d’enfants vit grâce à une équipe engagée. Éducateurs familiaux, aides familiaux, éducateurs spécialisés, éducateurs scolaires, psychologues, agents d’entretien, aides ménagères, secrétaire, comptable, chef de service éducatif et directeur de village…
Chacun apporte son énergie et son savoir-faire pour créer un lieu sûr et chaleureux, où les enfants peuvent se sentir chez eux. Ainsi, tous sont formés aux droits de l’enfant et sensibilisés aux effets du traumatisme. « Le psychologue décrypte le comportement d’un enfant et trouve, avec l’éducateur familial, la réponse à lui apporter. L’éducateur scolaire accompagne et favorise les apprentissages, tandis que l’éducateur spécialisé fait le lien avec les parents ou les services de l’aide sociale à l’enfance », précise Isabelle Moret. Si l’éducateur familial reste la figure d’attachement principale, les enfants peuvent aussi tisser des liens avec d’autres adultes du village. Cette diversité leur offre plusieurs repères complémentaires sur lesquels s’appuyer selon leurs besoins et les moments de leur parcours.
Dans un colloque organisé par la fondation en 2006, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik évoquait la nécessité d’une « constellation » de figures d’attachement pour les enfants, composée de différentes « étoiles » qui peuvent scintiller plus ou moins intensément selon les moments. Dans les villages, cette constellation prend des formes très concrètes. « Une secrétaire qui garde du chocolat dans son bureau pour les enfants, un agent d’entretien qui aide à réparer des vélos, une aide ménagère qui a pris l’habitude de faire des gâteaux avec une fratrie… Autant de respirations dans des vies pas toujours simples », détaille Isabelle Moret.
Cet accompagnement dans la durée permet aux jeunes de construire leur avenir en sachant qu’ils pourront, dans les moments décisifs, trouver un appui solide aussi bien auprès des adultes des villages qu’auprès de la fondation.
Dans les coulisses de la vie au village d’enfants : tout s’organise pour et avec les enfants
Au village d’enfants de Persan, dans le Val-d’Oise, les équipes vivent au rythme des enfants. Marina Goltais, directrice du village, et Cécile Scorzato, cheffe de service, racontent comment s’organise la vie au village de tous professionnels.
La première chose que l’on voit en arrivant au village, c’est la Maison commune. Elle forme comme un trait d’union entre les douze pavillons qui gravitent tout autour », décrit Marina. Les enfants y passent tous les jours en allant et en revenant de l’école. Certains s’arrêtent volontiers pour saluer les éducateurs, solliciter un petit câlin de la secrétaire, raconter leur journée, râler, saluer Neige le lapin ou caresser Schio, le chien de Cécile.
La Maison commune abrite les bureaux de la responsable des programmes éducatifs (RPE), des éducatrices spécialisées et de l’éducateur scolaire, de l’agent d’entretien, de la secrétaire de direction, du comptable, des psychologues et de la cheffe de service et de la directrice du village. Tous les lundis matin, l’équipe s’y retrouve pour un « café village », un moment informel autour d’une boisson chaude et de viennoiseries. L’occasion d’échanger autour des bonnes pratiques et d’organiser du covoiturage pour les sorties de la semaine. « Avec chacun environ cinq enfants sous leur responsabilité et de nombreux rendez-vous à honorer, la solidarité est obligatoire », précise Cécile.
Une équipe solidaire et engagée
Tous les temps de travail entre professionnels ont lieu dans la Maison commune. Ces réunions participatives sont essentielles pour faire vivre le collectif, partager les expériences et mieux accompagner les enfants au quotidien. En plus des réunions hebdomadaires, tous les 15 jours la psychologue et une personne de l’équipe éducative animent une réunion consacrée aux pratiques professionnelles. À partir d’une thématique définie, comme l’usage des écrans chez les jeunes enfants, les discriminations ou encore l’importance du jeu chez les tout-petits, chacun pose des questions et partage son expérience. « C’est un moment important pour partager son expérience et offrir aux enfants un cadre cohérent et sécurisant », explique Cécile.
Le premier mardi du mois, pendant que les enfants sont à l’école, Marina anime la réunion village où tous les salariés sont conviés. L’occasion de discuter de la vie du village, des projets de vacances ou de l’arrivée d’une fratrie, par exemple. « Toutes ces réunions sont participatives, car tous les professionnels, quelle que soit leur fonction, ont un rôle à jouer dans l’accompagnement et la construction de l’enfant », ajoute Marina. L’équipe a mis en place un petit rituel ; la réunion se termine par un repas partagé. « Chacun apporte quelque chose de son pavillon ou de chez soi. La dernière fois, c’était galettecrêpe party ! » se rappelle Cécile, tout sourire. Les éducateurs en profitent aussi pour proposer des jeux. « Pour la prochaine réunion, nous viendrons avec des photos de nous enfants pour deviner qui est qui », raconte-t-elle, enthousiaste. Ces moments de convivialité renforcent les liens et permettent à chacun de trouver sa place au sein du collectif.
Au fil des jours, cela se traduit par une attention particulière aux autres, une vraie solidarité entre collègues. Une équipe soudée et engagée offre aux enfants un cadre plus sécurisant, plus stable, où ils peuvent eux aussi s’épanouir. Peu à peu, c’est tout un esprit de « famille élargie » qui se construit, au bénéfice de tous. « Une éducatrice familiale m’a dit un jour que le village était comme une famille recomposée avec des parents en garde alternée. J’ai trouvé la formule très juste », raconte Cécile.
Tous les professionnels des villages ont une responsabilité éducative
La présence des professionnels dans la durée et les liens qu’ils tissent avec les enfants font évoluer leur rôle au fil du temps. « Les enfants repèrent bien nos fonctions, mais ça ne change rien dans la relation », résume Marina. Ce qui compte, pour eux, c’est le lien : pouvoir raconter leur journée, une blague qu’ils viennent d’apprendre ou leur dernière série coup de cœur. Dans ce quotidien partagé, les occasions de tisser des relations sont nombreuses. Gaël, l’agent d’entretien, joue volontiers aux échecs avec certains enfants ; il en a aussi accompagné quelques-uns à la montagne, avec Cécile. « Les enfants étaient très contents ; même si nous ne sommes pas des éducateurs familiaux, nous sommes des adultes qu’ils connaissent bien et qu’ils apprécient », explique-t-elle. D’autres rituels, plus discrets, comptent tout autant. Le mercredi, certains enfants passent au bureau du comptable pour récupérer leur argent de poche ; un moment qu’ils attendent avec impatience et qu’ils apprécient particulièrement. Il arrive aussi que des enfants qui n’ont pas cours passent la journée avec un adulte de la Maison commune ou découvrent leur métier à travers un stage. Autant de situations qui leur permettent de mieux connaître les adultes qui les entourent, de prendre confiance et de trouver progressivement leur place dans le village. Lors des fêtes et des grands jeux au village, tous les professionnels répondent présents. « Ce sont des moments auxquels les équipes tiennent beaucoup, souligne Marina, ils aiment être là, partager ces instants avec les enfants. » Récemment, une « color party » a été organisée. Chaque pavillon avait une couleur attribuée et devait préparer un repas entier – entrée, plat, dessert – de cette couleur. Un jury composé des professionnels du village goûtait ensuite les plats. « On a eu du jus de betterave, un cocktail lagon bleu… C’était très réussi ! » se rappelle Cécile, amusée.
« Ici le proverbe “Il faut tout un village pour faire grandir un enfant“ se vérifie »
La présence de l’ensemble des professionnels, très investis dans leurs missions et présents pour eux au quotidien, crée un environnement profondément rassurant pour les enfants. « Lors de mon premier jour au village, j’ai été frappée par le calme et la tranquillité qui y régnaient », se souvient Cécile. Dans ce cadre, les enfants trouvent peu à peu leurs repères et reprennent confiance. « Ici, le proverbe “Il faut tout un village pour faire grandir un enfant” se vérifie tous les jours », affirme Marina. Les jeunes qui ont quitté le village y reviennent volontiers pour témoigner de leur parcours et se replonger dans l’ambiance chaleureuse du village, entourés des professionnels qui continuent à faire ressource pour eux.
Aide-ménagère et agent d’entretien, deux métiers au cœur du quotidien des enfants
Stéphanie Seignez est aide-ménagère depuis dix ans. Samuel Van Moorleghem est agent d’entretien depuis six ans. Tous deux travaillent au village d’enfants de Busigny, dans le Nord. À première vue, leur métier n’est pas en lien direct avec les enfants. Pourtant, au quotidien, leur présence contribue pleinement à leur épanouissement.
Comment se passe une journée au village ?
Stéphanie : Je commence ma journée à 7h30 par l’entretien de la Maison commune. J’enchaîne ensuite par un pavillon, différent chaque jour. Je ne fais jamais la même chose, car je m’adapte à ce que je trouve dans les maisons. Je n’interviens pas dans les chambres des enfants pour respecter leur intimité, sauf si un jeune en fait la demande.
Samuel : Mon rôle est de veiller à ce que les infrastructures du village soient accueillantes et sécurisées. Cela passe aussi bien par la réalisation de petits travaux à l’intérieur des maisons que par la maintenance des véhicules ou l’entretien du parc.
À Busigny, nous avons des poules, des oies, un âne. Le matin, je commence par soigner les animaux, puis j’enchaîne avec les tâches du jour.
Quelles relations entretenez-vous avec les enfants ?
Samuel : Je les croise principalement quand j’interviens dans leurs maisons, par exemple pour monter des meubles ou réparer un objet. Certains sont plus réservés, d’autres sont en demande d’affection. En concertation avec l’équipe éducative, il m’arrive de proposer à un enfant qui a été exclu de cours de m’accompagner dans mes missions de la journée. Je lui fais découvrir un peu mon métier, l’entretien du parc ou du bricolage, et on partage de bons moments. Quand ils rencontrent des difficultés à l’école, certains enfants se confient plus facilement à moi, sans doute parce que j’ai un rôle différent.
Stéphanie : Moi aussi, je les vois surtout lors de mes interventions dans les pavillons. Les plus petits sont souvent volontaires pour donner un coup de main. J’ai même formé une fratrie particulièrement motivée pour apprendre les bases du métier. Je me souviens aussi d’un petit garçon atteint d’autisme qui ne parlait pas. Dès que j’arrivais dans la maison, il était tout heureux. Il tenait à ce que je lui prête un chiffon pour faire le ménage avec moi. Il était très appliqué. Le voir aussi content me mettait du baume au cœur.
Quels sont les moments qui donnent le plus de sens à votre métier ?
Samuel : Voir les enfants tout sourire parce que je leur ai installé une balançoire ou repeint leur chambre comme ils le souhaitaient, c’est génial. À ce moment-là, je sais que j’ai bien fait mon travail. Au village, on est un peu comme une grande famille. Il y a une très bonne entente entre les professionnels. Il m’arrive d’être invité à manger dans les maisons.
Stéphanie : J’aime particulièrement la période de Noël. Voir les enfants découvrir leurs cadeaux est un vrai moment de bonheur. Une année, j’ai même eu une surprise… J’étais invitée à fêter Noël dans un pavillon le 25 au soir, quand un jeune a débarqué pour m’annoncer que ma petite chèvre Blanchette, qui vivait avec les animaux du village, avait mis bas ! Personne ne savait qu’elle attendait un chevreau. On l’a évidemment appelé Noël.