À l’occasion du centenaire de la naissance de Norman Jewison (1926-2024), retour sur l’un des cinéastes les plus singuliers du cinéma nord-américain. Derrière des succès populaires comme Dans la chaleur de la nuit (1967), L’Affaire Thomas Crown (1968), Jesus Christ Superstar (1973) ou Éclair de lune (1987), se dessine une œuvre d’une remarquable cohérence, traversée par les luttes contre les discriminations, la quête de justice et la foi dans la capacité du cinéma à faire dialoguer les êtres. Canadien devenu l’un des grands artisans du Nouvel Hollywood sans jamais appartenir à aucun clan, Jewison a constamment refusé les effets de mode. Son cinéma, à la fois classique dans sa mise en scène et profondément moderne dans ses interrogations morales, continue de résonner avec les fractures contemporaines. Un cinéaste du regard, convaincu que chaque film devait raconter autant une histoire qu’interroger notre manière de voir le monde. Hommage au réalisateur Norman Jewison (1926-2024), ou le cinéma d’un grand artisan du Nouvel Hollywood !
Naître avec un nom encombrant, grandir avec une conscience
Norman Jewison naît le 21 juillet 1926 à Toronto. Ironie de l’histoire, rien ne le prédestine au destin que son patronyme laissera croire : il n’est pas juif mais protestant. Pourtant, dans le Canada des années 1930, son nom lui vaut d’être régulièrement victime d’un antisémitisme ordinaire. Des plages interdites aux Juifs, des clubs privés qui ferment leurs portes, des insultes répétées durant son enfance : ces humiliations silencieuses forgent une conscience politique qui irrigue toute son œuvre.
Cette expérience explique sans doute pourquoi ses films s’intéresseront moins aux héros triomphants qu’aux individus confrontés à l’injustice, aux préjugés ou aux mécanismes de l’exclusion. Chez Jewison, la question raciale, religieuse ou sociale n’est jamais un simple sujet d’actualité : elle devient une interrogation permanente sur la possibilité du vivre-ensemble.
Mais cette enfance est aussi celle d’un garçon fasciné par le spectacle. Il déclame des poèmes, improvise des représentations pour les enfants du quartier, invente déjà des mises en scène. Son goût du récit précède son goût du cinéma. Très tôt, il comprend que raconter une histoire consiste d’abord à captiver un public.
Des studios de télévision à Hollywood : apprendre à raconter autrement
Avant d’être cinéaste, Norman Jewison appartient à la génération pionnière de la télévision canadienne. À la CBC, dès les débuts de la télévision en 1952, il apprend tout : la technique, le rythme, l’improvisation, mais surtout l’art de résoudre les problèmes en direct. Dans ces studios où tout peut s’effondrer en quelques secondes, il forge une qualité qui ne le quittera jamais : l’adaptabilité.
Son passage à New York marque un changement d’échelle. Il y met en scène les plus grandes émissions de variétés américaines avant de collaborer avec Harry Belafonte. Le célèbre chanteur comprend immédiatement que le jeune Canadien possède un regard différent : il sait filmer les visages noirs avec une rare sensibilité et refuse les clichés visuels de la télévision de l’époque. Leur émission commune, diffusée en 1959, devient un événement culturel autant qu’artistique.
Cette période révèle déjà une caractéristique essentielle de Jewison : il ne sépare jamais l’invention formelle de la responsabilité morale. Même lorsqu’il réalise des émissions de divertissement, il cherche à faire entrer le réel dans le spectacle.
Le succès sans appartenir à aucune école
Lorsque Hollywood lui ouvre ses portes au début des années 1960, Norman Jewison refuse rapidement de devenir un simple réalisateur de studio. Son parcours est atypique. Il ne possède ni la flamboyance d’un Coppola, ni la radicalité d’un Altman, ni la virtuosité démonstrative d’un Scorsese. Pourtant, il traverse toutes les grandes mutations du cinéma américain sans jamais disparaître.
Son premier coup d’éclat, Les Russes arrivent (1966), transforme la Guerre froide en comédie humaniste. L’année suivante, Dans la chaleur de la nuit (1967) devient bien davantage qu’un thriller policier : le film dissèque l’Amérique ségrégationniste avec une sobriété qui lui confère une puissance durable. Le succès est immense. Le film remporte l’Oscar du meilleur film et impose Jewison parmi les réalisateurs majeurs de son époque.
Ce triomphe aurait pu l’enfermer dans un cinéma engagé. Il choisit exactement l’inverse.
Son œuvre devient insaisissable. Un casse sophistiqué (L’Affaire Thomas Crown (1968)), une fresque musicale (Un violon sur le toit (1971)), une relecture contemporaine des Évangiles (Jesus Christ Superstar (1973)), une dystopie futuriste (Rollerball (1975)), un drame judiciaire (Justice pour tous (1979)), une comédie romantique (Éclair de lune (1987)). Peu de cinéastes hollywoodiens auront changé aussi souvent de registre sans perdre leur identité.
Cette diversité a parfois désorienté la critique. Pourtant, elle révèle une fidélité profonde : Jewison ne s’intéresse jamais au genre pour lui-même. Chaque film devient une nouvelle manière d’interroger le pouvoir, la liberté ou les rapports humains.
L’art de la mise en scène invisible
Norman Jewison appartient à cette génération de cinéastes dont la signature ne repose pas sur une esthétique immédiatement reconnaissable. Là où d’autres imposent un style spectaculaire, lui préfère l’effacement.
Sa caméra accompagne les acteurs plutôt qu’elle ne cherche à les dominer. Le découpage privilégie la circulation des regards, les silences, les tensions imperceptibles. Les mouvements sont précis mais jamais démonstratifs. Cette discrétion explique sans doute pourquoi son cinéma a parfois été sous-estimé : on oublie facilement les réalisateurs qui donnent l’impression que les films se mettent en scène d’eux-mêmes.
Pourtant, cette apparente simplicité cache un immense savoir-faire. Jewison dirige les interprètes avec une finesse remarquable, révélant des facettes inédites de Steve McQueen, Sidney Poitier, Rod Steiger, Al Pacino, Jane Fonda, Cher, Denzel Washington ou encore Russell Crowe. Son œuvre rappelle qu’un grand metteur en scène ne cherche pas seulement à fabriquer de belles images : il crée les conditions dans lesquelles les acteurs peuvent atteindre une vérité.
Hollywood comme terrain de résistance
Norman Jewison n’a jamais cessé d’entretenir une relation ambiguë avec Hollywood. Admiré par les studios pour son professionnalisme, il refuse pourtant d’en adopter les réflexes industriels. Il décline les recettes faciles, ne réalise jamais de suite et préfère changer de registre plutôt que de répéter ses succès.
Cette indépendance lui coûte parfois cher. Plusieurs projets ambitieux échouent avant même leur tournage, tandis que l’industrie évolue vers les blockbusters et les franchises. Pourtant, Jewison continue à défendre un cinéma adulte, fondé sur les personnages, les idées et les dilemmes moraux plutôt que sur les effets spéciaux. Une carrière qui fut une succession de négociations, de refus et de combats pour préserver sa liberté artistique. Derrière l’image d’un réalisateur affable se cachait un homme capable de défendre chaque scène avec une détermination farouche.
Son parcours témoigne d’une conviction rare : un réalisateur ne se définit pas seulement par son style, mais aussi par sa capacité à protéger la singularité de son regard face aux contraintes économiques.
L’héritage d’un humaniste
Les dernières décennies de sa carrière prolongent cette fidélité à ses convictions. Avec Le Plus Beau des combats (1999), consacré au boxeur Rubin « Hurricane » Carter, injustement condamné pour meurtre, Jewison revient à l’une de ses préoccupations majeures : les ravages du racisme institutionnel et la possibilité, malgré tout, d’une réparation. La performance de Denzel Washington, nommée à l’Oscar, incarne cette alliance entre puissance dramatique et engagement moral.
L’année précédente, Hollywood lui avait décerné le prestigieux Irving G. Thalberg Memorial Award, récompensant l’ensemble d’une carrière exceptionnelle. Cette distinction consacrait un réalisateur dont les films avaient obtenu quarante-six nominations aux Oscars tout en traversant un demi-siècle d’histoire du cinéma.
Norman Jewison s’est éteint en janvier 2024, quelques mois avant le centenaire de sa naissance. Son œuvre demeure pourtant d’une saisissante actualité. À l’heure où les identités se crispent, où les fractures sociales s’accentuent et où le cinéma peine parfois à concilier ambition artistique et succès populaire, ses films rappellent qu’il est possible de parler au plus grand nombre sans renoncer à la complexité.
On a souvent cherché chez Jewison une signature visuelle comparable à celle des grands auteurs de sa génération. Peut-être s’est-on trompé de question. Sa véritable signature réside ailleurs : dans cette confiance inébranlable accordée aux êtres humains, dans cette manière de faire du cinéma un espace où les différences ne s’effacent pas mais apprennent à se regarder. En cela, Norman Jewison n’a jamais filmé des héros. Il a filmé des consciences. Et c’est précisément ce qui rend son cinéma toujours vivant, cent ans après sa naissance.
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Hakim Aoudia.