- Sept organisations internationales, parmi lesquelles la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), dénoncent, dans un nouveau rapport, la répression et la militarisation en Équateur.
- Le rapport, réalisé à la suite d’une visite en Équateur, comprend des entretiens de terrain avec diverses communautés, défenseur·es, autorités locales et représentant·es de la communauté internationale.
Quito, le 10 septembre 2026. À la suite d’une visite d’observation menée en mars 2026, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), dans le cadre de l’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains, ainsi que Front Line Defenders (FLD), Civicus Global Alliance, 11.11.11. Coalición para la Solidaridad Internacional, la Asociación de Abogadas, Abogados, Jueces y Fiscales de Derechos Humanos de América Latina y el Caribe (AJUFIDH) et les Brigades de paix internationales (PBI) publient un rapport conjoint alertant sur la détérioration accélérée de la défense des droits humains et de la nature en Équateur.
Dans un contexte marqué par la militarisation de la sécurité publique, l’affaiblissement de l’état de droit et une articulation croissante entre conflictualité extractiviste et sécurisation des territoires, le rapport, disponible uniquement en espagnol, intitulé « Ataques y criminalización contra la sociedad civil en un contexto de militarización y extractivismo en Ecuador » établit les constats suivants.
Recul de l’état de droit
Depuis mars 2024, le gouvernement équatorien a eu recours de manière récurrente à l’état d’exception, aux déclarations de conflit armé interne et à l’élargissement du rôle des forces armées dans la sécurité publique, normalisant des mesures exceptionnelles qui n’ont pourtant pas réduit l’insécurité citoyenne dans le pays. Au contraire, les chiffres de morts violentes atteignent des records historiques, et de graves violations des droits humains sont signalées dans les zones militarisées, avec des impacts disproportionnés sur les peuples autochtones, les communautés afrodescendantes et paysannes.
« L’Équateur est à la croisée des chemins : soit il renforce l’état de droit, soit il approfondit la crise. Les mesures exceptionnelles ne peuvent devenir la nouvelle norme, et les conflits socio-environnementaux ne peuvent se résoudre par la militarisation des territoires. Une politique de sécurité dans le pays doit tenir compte des causes multidimensionnelles de la violence et doit être soumise au droit international », déclare Soraya Gutierrez, secrétaire générale de la FIDH.
Affaiblissement institutionnel
Les organisations observent des attaques contre la Cour constitutionnelle, des remises en cause de l’indépendance judiciaire, des retards dans l’administration de la justice et l’exécution des jugements, ainsi qu’une réponse insuffisante du Défenseur du peuple face à la criminalisation et au blocage des comptes des défenseurs. À ce sujet, Cesar Sivo, président de l’AJUFIDH, affirme « l’indépendance judiciaire n’est pas négociable : sans pouvoir autonome, l’état de droit s’efface et la justice devient un mirage ».
Criminalisation de la protestation et fermeture de l’espace civique
Depuis 2025, le rapport identifie des schémas de répression violente contre des manifestations pacifiques menées par les mouvements autochtones, incluant la criminalisation, la stigmatisation et l’usage persécutoire de mesures administratives, financières et juridiques contre les défenseur·es des droits humains et les organisations de la société civile.
« Nous avons pu constater une détérioration préoccupante et accélérée de l’espace civique. La répression violente de la grève générale de 2025, conjuguée à la hausse des menaces et agressions contre les journalistes, ainsi qu’aux sanctions administratives et financières contre les organisations de la société civile, dessinent un scénario de plus en plus hostile à l’exercice des libertés civiques », a souligné Eduardo Marenco, de Civicus.
Attaques contre les défenseur·es des droits humains et de la nature, les organisations et mouvements sociaux
Le rapport documente un niveau préoccupant de violences et d’attaques contre les défenseur·es des droits humains et de la nature ainsi que contre les organisations de la société civile, avec une attention particulière portée aux cas de criminalisation, sans que l’État ne reconnaisse l’ampleur du problème ni n’adopte de mesures solides et efficaces pour prévenir ces violations et protéger les défenseur·es.
« Défendre les droits humains et la nature n’est pas un délit, comme le reconnaît la Constitution équatorienne elle-même. La criminalisation, la stigmatisation et les attaques contre les défenseur·es en Équateur doivent cesser immédiatement. L’État a l’obligation de protéger celles et ceux qui défendent les droits de leurs communautés, et non de les persécuter », soutient Álvaro Gómez del Valle, responsable du plaidoyer pour les Amériques chez Front Line Defenders.
La progression de l’extractivisme
Loin d’être une simple politique économique sectorielle, l’extractivisme - articulé autour des secteurs minier, pétrolier, agro-industriel, halieutique et hydroélectrique - se révèle être un ensemble de décisions normatives, institutionnelles et sécuritaires favorisant son expansion au nom de la croissance économique et de la stabilité des investissements dans le pays. Cette dynamique s’accompagne d’un affaiblissement des garanties de participation, de protection des droits et de respect des décisions démocratiques et judiciaires ainsi que du droit international des droits humains, ce qui finit par affecter la gouvernance communautaire, les moyens de subsistance et la capacité des communautés à décider librement et en connaissance de cause de l’avenir de leurs propres territoires.
Sur cette problématique grave, Carla Mocoso, de 11.11.11, souligne que « ce qui est en jeu, c’est de savoir qui décide de l’avenir des territoires, quelles formes de vie sont protégées et qui assume les coûts sociaux et environnementaux des conflits, face à certaines conceptions ou catégories ‘d’intérêt national’, de ‘sécurité stratégique’ ou de ‘secteurs stratégiques’ ».
Recommandations urgentes
Les organisations exhortent l’État équatorien à :
- adapter les politiques de sécurité aux principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité, avec un contrôle civil et judiciaire sur l’usage de la force ;
- garantir l’indépendance des pouvoirs publics ;
- mettre fin à la criminalisation des manifestant·es et des défenseur·es, et enquêter sur l’usage excessif de la force ;
- protéger les défenseur·es des droits humains, des collectifs et de la nature, à travers des politiques globales intégrant une approche de genre et d’interculturalité ;
- respecter le consentement libre, préalable et éclairé des communautés affectées par les projets extractifs.
Parallèlement, les organisations appellent la communauté internationale à :
- ne pas normaliser la détérioration des droits humains comme le coût des politiques de sécurité et des paris économiques de développement ;
- renforcer le suivi et le soutien aux défenseur·es des droits humains, aux organisations de la société civile et aux victimes, en coordination avec la Cour internationale des droits de l’homme et les Nations unies.
« La communauté internationale ne peut pas détourner le regard. L’Équateur a besoin d’un soutien déterminé pour protéger celles et ceux qui protègent les droits. Nos organisations resteront vigilantes depuis l’observation internationale et continueront de suivre de près la situation des droits humains dans le pays », ont souligné les organisations signataires.