Depuis, des milliers d’enfants ont été accueillis dans les villages de la Fondation. Ils y ont partagé une enfance, construit des souvenirs, vécu des moments fondateurs de leur enfance. Certains sont devenus parents à leur tour et gardent encore des liens forts avec leur mère de cœur*, parfois plusieurs décennies plus tard. Ce dossier remonte le temps pour vous faire découvrir les vies, les liens et les souvenirs construits au fil des générations.
*Depuis le changement de nom de la Fondation, les éducatrices familiales, anciennement appelées « mères SOS », sont désormais appelées « mères de cœur ».
1956-2026 : 70 ans d’engagements
Depuis 70 ans, la Fondation a construit, déployé et renforcé son action pour mieux protéger les enfants. Des racines fondatrices aux développements les plus récents, cet arbre retrace les grandes étapes de son histoire ; les dates d’ouverture des villages en France, les dates de lancement des partenariats avec d’autres pays et les innovations qui portent aujourd’hui son action vers l’avenir.
1955 – Une intuition aux origines du projet
En 1955, à une époque où les frères et sœurs confiés sont le plus souvent séparés, Gilbert Cotteau imagine un autre modèle. Des maisons à taille humaine, réunies en village, où les enfants pourraient grandir ensemble dans un environnement stable, affectif et sécurisant. Sa femme, Jeannine Cotteau, s’est tout de suite investie dans le projet et a fait toute sa carrière au sein de l’association jusqu’à sa retraite. Le 27 octobre 1955, Odette Nollet devient la toute première mère de cœur et met à disposition sa maison en l’adaptant à l’accueil de huit frères et sœurs.
Lucien, l’un de ces enfants, garde un souvenir intact de cette arrivée, « digne d’un scénario de cinéma ». Quelques semaines plus tard, il vit le premier Noël de sa vie. « Nous avons été très gâtés et émerveillés que cela puisse exister. Outre les cadeaux, nous avons découvert des aliments jusqu’alors inconnus ! » confie-t-il. De cette enfance, il retient avant tout une multitude de petits bonheurs. « Odette nous a permis de construire des souvenirs communs et une vie de famille, comme tout le monde. » La vie s’organise autour des gestes du quotidien : faire la vaisselle à tour de rôle, avoir de l’argent de poche, partir en vacances ensemble. « Ma sœur Gislaine, économisait chaque centime. Son rêve était d’aller aux Amériques. Elle l’a réalisé dès sa majorité », sourit-il.
Chaque été, la famille descend dans le Sud. « La première année, la 2 CV était tellement chargée que Martial, mon frère, et moi avons dû la pousser pour franchir un col ! » raconte Lucien en riant. Encouragé par ses sœurs, Lucien découvre le kayak, un sport qui le conduira à rencontrer celle qui deviendra son épouse et la mère de ses enfants. Si Lucien et sa femme ont fait leur vie en Normandie, ses frères et sœurs ont suivi Odette, qui a déménagé dans le Sud à sa retraite.
Aujourd’hui encore, près de 70 ans plus tard, la fratrie est restée soudée.
Pour nous, la première fratrie, être accueillis dans une famille aimante fut quasiment une deuxième naissance. Qu’aurait été notre vie sans la chance que nous avons eue ?
1962-1980 – Faire grandir le modèle : structurer sans perdre l’essentiel
Le succès du premier village conduit rapidement au développement du modèle. Entre 1962 et 1966, plusieurs villages ouvrent leurs portes dans le Nord et l’Est de la France. Partout, les maisons s’intègrent à l’architecture des habitations des communes afin que les enfants grandissent comme tous les autres. Lorsque Hélène Rötig rejoint la Fondation, cinq villages existent déjà. « J’ai eu un véritable coup de foudre pour ce modèle. Garder les frères et sœurs ensemble me paraissait une évidence », se remémore celle qui a dirigé le service social et pédagogique de la Fondation de 1970 à 1981. Elle n’a jamais oublié les arrivées des nouvelles fratries. « Leur montrer la maison qui allait devenir la leur pendant de longues années était toujours un moment très fort. » Aujourd’hui, Hélène est âgée de 102 ans et continue à rassembler régulièrement les anciennes mères de cœur pour « faire village » avec elles.
En 1970, Catherine Iziquel a 7 ans lorsqu’elle arrive au village d’enfants de Marange-Silvange avec ses cinq frères et sœurs. « Après des mois passés séparés à l’orphelinat, c’était le bonheur de retrouver mes frères et sœurs et d’avoir une personne pour veiller sur nous. C’était la protection qui nous manquait. » De son enfance, elle conserve le souvenir d’une vie normale, rythmée par les sorties, les jeux et les activités sportives organisées par sa mère de cœur, Rolande. À 19 ans, elle rejoint le siège de la Fondation à Paris, où elle a effectué toute sa carrière.
Des décennies plus tard, elle retourne dans son ancien village avec sa mère de cœur et sa fratrie. « Nous sommes allés revoir notre maison. Certaines choses avaient changé, d’autres non. Mes frères étaient fous de retrouver la tapisserie que notre mère de cœur avait posée à la cave ! Nous étions tous très émus », partage-t-elle en souriant. Elle a aussi pu faire visiter cette maison à ses enfants lorsqu’ils avaient une dizaine d’années. « J’étais très fière de leur montrer ma chambre. » Bien après leur départ, nombreux sont ceux qui reviennent célébrer l’anniversaire de leur village, témoignant d’un attachement qui traverse les années.
1980-2000 – L’attachement comme boussole
Au fil des années, ce qui relevait d’une conviction devient une évidence : un enfant a besoin de liens stables pour se construire. Pourtant, à l’époque, la séparation des frères et sœurs était presque systématique par manque de structures permettant de les accueillir et en raison de la croyance selon laquelle les garder ensemble conduisait à faire perdurer les traumatismes vécus. Isabelle Moret, directrice générale depuis 2018, se souvient de ses débuts au sein de la Fondation à la fin des années 1990 : « Les relations fraternelles étaient alors souvent perçues comme un frein au développement des enfants. La Fondation a contribué à faire évoluer ces représentations. Aujourd’hui, les neurosciences confirment ce que les villages d’enfants nous montraient depuis longtemps : les enfants ont besoin de liens durables pour se construire. »
Lorsque Patricia devient mère de cœur au village de Marseille en 1991, elle accueille une fratrie de six enfants. Elle se souvient comme si c’était hier de son arrivée au village d’enfants et de sa rencontre avec les enfants. « Je sentais qu’ils avaient besoin d’être rassurés. Le fait d’être tous ensemble était une grande force. Je ressentais beaucoup d’amour entre eux. Je crois qu’ils auraient été très perturbés s’ils avaient été séparés. » Plus jeune, Patricia a elle-même été confiée et séparée de sa fratrie « Le placement est toujours un moment difficile pour les enfants, mais être séparés de ses frères et sœurs, c’est encore plus difficile. ».
Dans son rôle de mère de cœur, Patricia a pu s’appuyer sur toute une équipe à ses côtés. À cette époque, les équipes se structurent au sein des villages : des psychologues et des éducateurs spécialisés sont recrutés. Patricia a particulièrement pu compter sur l’aide familiale, Annie, devenue comme une tante pour les enfants. « Parfois, certains lui confiaient des choses qu’ils n’osaient pas me dire », se souvient-elle, émue. Aujourd’hui, Patricia est restée en contact avec les enfants, et deux d’entre eux l’ont suivie lorsqu’elle a déménagé dans le Sud-Ouest pour sa retraite. Elle a aussi gardé contact avec ses anciennes collègues« On se voit régulièrement, on se téléphone. On a créé comme une grande famille. ».
Cette époque marque aussi le début des partenariats internationaux. À partir des années 1980, l’association crée des partenariats avec des acteurs locaux d’abord en Côte d’Ivoire, au Togo et à Haïti. En 1989, un partenariat est créé avec SOS Villages d’Enfants Madagascar. Geoffroy Rakotoarisoa, aujourd’hui directeur régional pour Analamanga (la province d’Antananarivo, la capitale de Madagascar), raconte : « À cette époque, les structures de protection de l’enfance étaient encore peu nombreuses à Madagascar et les mécanismes traditionnels de solidarité familiale étaient fragilisés. Le modèle des villages d’enfants répondait parfaitement aux besoins. » Engagé depuis plus de 25 ans dans l’association et prochainement à la retraite, Geoffroy a particulièrement été marqué par l’histoire de deux sœurs orphelines, accueillies au village d’enfants de Vontovorona à l’âge de 3 ans et 9 mois, qui souffraient de malnutrition sévère. Leur situation préoccupante a mobilisé toute l’équipe, en particulier la mère SOS, la tante SOS et le médecin du dispensaire. « Aujourd’hui, toutes deux sont en bonne santé, épanouies et pleinement engagées dans leur parcours scolaire. Elles sont l’exemple même qu’avec de l’amour, de la persévérance et un vrai soutien humain, on peut reconstruire la vie d’enfants privés d’avenir », conclut-il reconnaissant.