La francophonie à l’épreuve des mutations du monde
Cercle Richelieu Senghor
Intervention de Jean-Louis Roy (Écrivain et Diplomate)
« Un plus vaste cycle d’enchaînements et de renouvellements. »
Paris, le 22 septembre 2026
LA FRANCOPHONIE À L’ÉPREUVE DES MUTATIONS DU MONDE
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les membres du Cercle Richelieu,
Chers amis.
J’ai placé en exergue de mon intervention une citation de Saint-John Perse dans son Discours de Suède à l’occasion de la réception de son prix Nobel de littérature en 1960. Le célèbre écrivain présente les mutations du monde comme « un vaste cycle d’enchaînements et de renouvellements ». Telle fut, telle est le déroulement de la Francophonie. Son histoire est marquée par des phases d’enchaînements et des phases de renouvellements. Nous vivons l’un de ces moments ou le renouvellement s’impose en raison des mutations du monde qui impactent profondément notre mouvement et obligent à repenser l’ambition francophone.
Les mutations du monde
Ces mutations vous sont connues : basculement de la richesse de l’Ouest vers l’Est et de l’Est vers le Sud du monde; déploiement universel de l’ère numérique enrichie par l’intelligence artificielle; urgence climatique et, finalement, croissance démographique qui bouleverse la carte de l’occupation de la planète. Dans un avenir proche, 80 % de la population mondiale vivra en Asie et en Afrique.
Deux données pour illustrer l’ampleur de ces mutations. La part de l’Asie dans le PIB mondial était de 25% en 2000; elle excède aujourd’hui les 55%. La part de l’Asie en recherche et développement était de 24% en 2000; elle est aujourd’hui de 46% et atteint les 3 000 milliards (en 2025). En seulement 25 ans, le poids de l’Asie a donc plus que doublé dans le PIB mondial et pratiquement doublé en recherche et développement. Enfin, je rappelle qu’en 2000, on comptait 300 millions d’internautes qui échangeaient quotidiennement 12 milliards de courriels soit 500 millions par heure. Ils sont aujourd’hui plus de 6 milliards d’internautes qui échangent 392 milliards de courriels quotidiennement, soit 16,5 milliards par heure.
Sur les plans géographique, économique, technologique, démographique et culturel, une nouvelle configuration de la famille humaine se dessine, avec ses possibilités, ses enjeux et ses défis.
Ces mutations bouleversent la totalité des filières de la communication, de l’éducation, de la recherche, de l’investissement, des loisirs, de la production des biens et des services à l’échelle de la planète. Elles transforment les territoires de la Francophonie dans leurs dimensions linguistique, culturelle, technologique, économique et politique.
Deux données pour illustrer l’impact de ces mutations sur la Francophonie, particulièrement sur sa composante africaine, majoritaire au sein de notre mouvement. En 2000, les échanges commerciaux entre l’Asie et l’Afrique – où se trouve la majorité des États membres de plein droit de l’Organisation internationale de la Francophonie (l’OIF)- totalisaient moins de 25 milliards de dollars. En 2023, ils atteignaient près de 1 000 milliards de dollars, dont un peu moins du quart était attribuable aux échanges entre la Chine et l’Afrique. En 2026, l’axe Afrique-Asie est devenu l’un des axes commerciaux du 21e siècle.
Cette intensité des échanges a favorisé le développement d’un vaste réseau de chaines de valeur reliant les fournisseurs asiatiques et les consommateurs africains. Ce faisant, ils ont aussi redéfini l’Afrique comme un marché, un marché solvable, un marché qui, dans ce siècle, avec l’Inde pourrait devenir de nouveaux moteurs de l’économie mondiale. À quand des chaînes de valeur reliant les producteurs de biens de et des services francophones et leurs potentiels utilisateurs africains?
Dans sa partie majoritaire, la Francophonie est aujourd’hui exposée à la puissance asiatique, puissance financière, technologique, commerciale et culturelle. Bref, ces 32 pays africains membres de l’OIF sur les 56 pays membres de plein droit, vivent une transformation radicale de leurs relations au monde tout autant que le monde vit une transformation radicale de sa relation au continent.
S’agissant de l’entrée universelle de l’humanité dans l’ère numérique, qu’il suffise de rappeler que dans vingt ans, trois communautés d’internautes compteront plus d’un milliard d’adhérents, la chinoise, l’indienne et l’africaine.
Vient à l’esprit le mot de Virginia Woolf dans un autre contexte : « Le monde tout entier est en plein travail d’enfantement ». De fait, nous l’observons tous les jours, un grand chambardement est bien amorcé et bien malin celui qui pourrait en prédire l’issue.
Un bilan plus qu’honorable
Notre mouvement dispose d’un bilan plus qu’honorable. Il a rassemblé autour d’initiatives partagées des communautés disparates aux héritages spirituels, culturels, linguistiques, économiques et sociaux et aux défis différenciés. Son pouvoir d’attraction est incontestable. Il rassemblait 45 pays et gouvernements en 1986 lors du premier sommet francophone. Ils seront 90 à divers titres au Sommet du Cambodge, en novembre 2026.
Notre mouvement a tenu de multiples délibérations d’une grande importance : de l’état de droit aux urgences environnementales, de la sécurité humaine à la diversité culturelle et linguistique de la famille humaine. Il a fait valoir ses valeurs et ses intérêts à de nombreuses négociations internationales notamment à Rio en 1992 en obtenant une Convention sur la désertification; en 1995, lors de la création de l’Organisation mondiale du Commerce (l’OMC), en faisant valoir la spécificité des produits de la culture face aux règles du commerce international; et à Vienne, lors de la Conférence mondiale sur les droits de l’homme, en contribuant, par ses propositions, au passage du Centre pour les droits de l’homme à un Haut-Commissariat placé sous l’autorité directe du secrétaire général de l’ONU. Enfin, la présence concertée des délégations des pays francophones à la Conférence de Beijing sur les femmes a pesé de tout son poids dans l’affirmation de l’égalité entre les femmes et les hommes.
Notre mouvement a notamment placé au cœur de ses priorités et valeurs l’idéal puissante de l’état de droit, des valeurs démocratiques, des droits individuels et du respect des sociétés civiles. Il a créé et/ou consolidé des institutions dont le rayonnement est indiscutable : l’Agence universitaire de la Francophonie (l’AUF) qui compte plus de 1 000 établissements membres réparties dans 120 pays; l’Université Senghor d’Alexandrie avec ses Campus en Afrique et en Europe, TV5 Monde dont le signal est capté dans 200 pays et territoires et qui dispose d’une très importante plateforme de vidéo sur demande; le Marché des Arts, du Spectacle d’Abidjan (le MASA) devenu la référence mondiale en matière de promotion des cultures africaines et caraïbéennes ainsi que des diasporas afrodescendantes; le Fonds image de la Francophonie créé à la fin des années 80 et qui, depuis, apporte un soutien financier continu aux cinéastes des pays francophones du Sud, les Jeux de la Francophonie et ses 3 500 participants à Kinshasa en 2026; les 300 Centres de lecture et d’animation culturelle et ses 3 600 000 visiteurs annuellement. Enfin, puisqu’il faut choisir, je signale aussi les programmes de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), de l’Association internationale des Maires Francophones (AIMF), de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) qui rejoignent un très grand nombre de bénéficiaires, collectifs ou individuels.
Notre mouvement dispose aussi de centres d’expertises en éducation, en pédagogie multimédia, en développement durable, en démographie, en économie, en centres d’employabilité et en campus numériques. Derrières toutes ces institutions et plusieurs autres, des réseaux qui rassemblent, délibèrent et interviennent.
Ce bilan s’est développé par cycles successifs d’enchaînements et de renouvellements.
LE PREMIER CYCLE
Le premier cycle de l’histoire de la Francophonie va de 1970 à 1985/90. Il répond aux changements géopolitiques découlant de la décolonisation des deux tiers de la population mondiale. Dans la très grande majorité des pays membres de la Francophonie naissante, il fallait littéralement construire des États et des gouvernements sur des bases extrêmement fragiles. Songez qu’en 1960, en Afrique occidentale française, seulement 6 % des enfants d’âge scolaire fréquentent une école et que la première université francophone de l’Afrique subsaharienne a été inaugurée en 1959 à Dakar. Dans ce contexte est née l’Agence de coopération culturelle et technique (l’ACCT). Ses objectifs et ses moyens étaient modestes. Son enjeu sensible et complexe, inventer une politique de coopération multilatérale ajustée aux besoins de ce regroupement singulier, son existence, essentielle.
Appelons ce temps le cycle de l’émergence, de la recherche et de l’expérimentation.
LE DEUXIÈME CYCLE
La décision de François Mitterrand de convoquer un Sommet des Chefs d’États et de Gouvernements en 1986, la détermination des présidents des deux sommets suivants, le Premier ministre Brian Mulroney du Canada et le Président Abdou Diouf du Sénégal et l’implosion de l’Union soviétique inaugurent le deuxième cycle de l’histoire de la Francophonie qui va de 1990 à 2010/2015.
Le temps est à la consolidation institutionnelle qui fixe l’architecture de la communauté en 1989 et en 1998 lors des Sommets de Dakar et de Hanoï. Le temps est à la consécration du caractère politique de la Francophonie, à l’élaboration de consensus fondamentaux sur l’état de droit, les pratiques de la démocratie, les droits de l’homme, la prévention des conflits et la sécurité humaine tels que consignés dans les Déclarations de Bamako (Mali) et de Saint-Boniface (Manitoba-Canada). Les consensus étant acquis, on est passé à leur mise en œuvre, l’une des plus complexes et extraordinaires avancées de la Francophonie qui a connu son apogée dans ce moment précieux où s’est déployé la diplomatie d’influence de la Francophonie.
Autre initiative de grande importance, ce long travail pour définir et partager une politique visant la promotion et la protection de la diversité des expressions culturelles au moment de la négociation de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (le GATT), politique qui est devenue depuis un enjeu mondial en conséquence d’un travail diplomatique d’orfèvre accompli par les Secrétaires généraux du temps. Enfin, dès le début des années 90, à la suite d’une conférence ministérielle spéciale des ministres responsales du numérique tenue à Montréal en 1992, les instances et les opérateurs de la Francophonie ont, jusqu’à ce pour, multiplié leurs offres de formation et de service aux États et Gouvernements membres.
Pour un bref temps, le multilatéralisme a eu grande allure. En 2001, l’Organisation mondiale du Commerce ouvre ses portes à la Chine. Pour sa part, le Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies Boutros Boutros-Ghali, un ancien membre du Conseil d’administration de l’Agence et un futur Secrétaire général de la Francophonie, lance une série de conférences mondiales : conférence de Rio sur le développement durable en 1992; conférence de Vienne sur les droits de l’homme en 1993; conférence du Caire sur la démographie en 1994; conférence de Copenhague sur le développement social et conférence de Beijing sur les femmes en 1995 et conférence d’Istanbul sur l’habitat en 1996.
La Francophonie a été profondément marquée par ces évènements. Elle a hautement bénéficié des mandats d’importance arrêtés par les quinze Sommets réunis dans la période, aussi par une proximité certaine avec les Secrétaires généraux des Nations unies, Perez de Cuellar, Boutros Boutros-Ghali et Kofi Annan. De plus, la composition de notre communauté s’est enrichie à la suite de l’arrivée dans ses rangs de nombreux pays d’Europe centrale et de l’Est, hier encore colonies de Moscou.
Par ailleurs, l’Agence désenclave notre mouvement en ouvrant des bureaux à New-York, Genève et Bruxelles partie aujourd’hui d’un réseau de 13 bureaux auprès d’organisations internationales et de régions de l’espace francophone. Enfin, puisqu’il faut choisir, elle déploie une première présence internationale de la Francophonie en conduisant l’ensemble de ses pays membres avec des positions concertées aux Conférences internationales précédemment évoquées. Dans la même période, l’Agence intergouvernementale de la Francophonie signe des ententes avec plus de quinze organisations continentales ou internationales.
Appelons ce temps le cycle de l’affirmation et de la confiance.
LE TROISIÈME CYCLE
Il est difficile de fixer un moment qui marque le début du troisième cycle de l’histoire de la Francophonie. Aucun évènement interne ne permet de déterminer ce moment dans cette longue période de bouleversements qui caractérise la dernière décennie.
Graduellement, la région de l’Indopacifique s’est imposée comme un pôle majeur de l’économie, de l’innovation et du commerce. La Chine devient une puissance globale. En 2000, Pékin est le premier partenaire économique de 25 à 30 pays, vingt ans plus tard, en 2020, il est le premier partenaire économique de 120 à 140 pays dont un grand nombre de pays dits francophones. Le bouleversement rejoint les états du Golfe et l’Arabie saoudite qui pensent leur avenir autrement et entrent dans un cycle d’affirmation économique qui transforme leur relation au monde et à l’Afrique.
La mondialisation de l’économie et du commerce progresse à grande vitesse. La valeur du commerce mondial passe de 7,5 milles milliards de dollars en 2000 à 35 milles milliards de dollars en 2025 jusqu’au jour où la pandémie COVID 19 s’impose. Elle provoque de 15 à 20 millions de morts selon l’Organisation Mondiale de la Santé, la plus forte récession économique depuis la seconde guerre mondiale, une chute considérable du PIB mondial, une montée de l’inflation proche des 10% en 2022 et l’augmentation quasi généralisée des dettes publiques. Enfin, la confiance dans ce système global qui vous rend dépendant du lointain a chutée dans l’appréciation d’un grand nombre. La mondialisation, le multilatéralisme et les organisations internationales dont l’OIF, furent de vraies victimes de la terrible épidémie.
Pour un temps, les états ont d’autres investissements politiques et financiers à combler et cette situation perdure, la fin de la pandémie étant immédiatement suivie par l’envahissement de l’Ukraine par la Russie. Ce conflit qui dure depuis 5 ans, a coûté la vie à 2 millions cent mille personnes, épongé plus de 2 500 milliards de dollars et créé en Europe un climat de tension à très hauts risques amenant l’Union voulue par Robert Shuman et Jean Monnet de consacrer une partie de leurs ressources politiques et financière. à combattre l’invasion russe en Ukraine. En 2024, l’élection du président Donald Trump ajoute à ce climat de tensions, d’incertitudes, de remise en cause de la mondialisation. Sa politique tarifaire régressive provoque un ralentissement de la croissance « de la plupart des pays » selon l’OCDE. Enfin, depuis, deux autres guerres occupent le devant de l’actualité, celle de Gaza et ses 70 000 victimes et qui dure depuis trois ans et celle de l’Iran depuis huit mois. La première pose des questions juridiques et éthiques radicales, la seconde met à mal des équilibres géopolitiques essentiels, provoque une augmentation généralisée des coûts des biens essentiels et fait craindre un niveau d’inflation et des taux d’intérêt qui pourraient faire basculer l’économie mondiale dans une récession aux multiples victimes.
L’arsenal institutionnel et juridique international, des Nations unies à la Cour pénale internationale, est durement affecté par cette succession de mutations, de crises, de dérèglements et de conflits au point d’apparaître comme incapable d’exercer les magistères essentiels relatifs notamment à la sécurité globale, reçus de la communauté internationale dans la seconde moitié du précédent siècle.
Comme toutes les organisations internationales, l’OIF navigue au mieux, participe à l’élaboration et à l’adoption du Pacte numérique mondial des Nations unies en 2024, se donne un cadre stratégique jusqu’en 2030 et arrête une programmation qui arrive à terme l’an prochain.
En parallèle, des éléments d’une autre organisation des affaires du monde, une autre vision des exigences du vivre ensemble de la communauté internationale émerge. Ses marques vous sont connues; la route de la soie qui réunit 150 pays dont plusieurs pays de l’OIF, l’Association de coopération de Shangaï qui vient de réunir quarante pays dont certains membres de l’OIF; les BRICS et ses 26 pays membres qui comptent pour 40% du PIB mondial contre 28% pour le G7 et auxquels certains pays de l’OIF appartiennent ou sont dans les quarante pays qui frappent à sa porte. Enfin, vous connaissez le Sud-global qui séduit un grand nombre, refuse l’alignement exclusif, pratique le multi-alignement et rêve à une autre structuration politique, juridique et économique de la communauté internationale. Le président Xi Jinping articule cette effervescence autour de « l’initiative pour une civilisation mondiale ».
Comment peut et doit se situer la Francophonie dans une telle configuration des complémentarités, des intérêts et des alliances nouvelles, dans cette ère ou les architectures technologiques redéfinissent les voies de la production de valeurs, de savoirs de biens et de services et sont déjà et seront demain nos partenaires dans toutes ces productions marquées du sceau de l’intelligence artificielle? Que doit-elle devenir pour être pertinente, une signature qui compte dans des domaines qui conjuguent sa raison d’être et les exigences du temps?
Comment transformer ses acquis, ses réseaux, ses ressources, ses richesses qui sont grandes en puissance? Pour qu’elle marque de ses valeurs et interventions les collectifs et les personnes qui la composent; pour qu’elle puisse évoquer sa contribution dans la production de la riches