Hommage à Béla Tarr (1955–2026), figure tutélaire radicale du cinéma hongrois ! - CulturAdvisor

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Avec la disparition de Béla Tarr (le 6 janvier 2026, à l’âge de 70 ans), le cinéma perd l’un de ses derniers métaphysiciens radicaux. Cinéaste hongrois majeur, figure centrale du cinéma d’auteur européen, Tarr n’a cessé de filmer l’épuisement du monde, l’érosion des corps et la lente extinction des promesses modernes. De ses premiers films ancrés dans un réalisme social brutal à ses œuvres tardives, ascétiques et cosmiques, il aura construit une œuvre rare, cohérente et profondément politique, où l’espace devient prison et le temps une matière morale. À travers des plans-séquences vertigineux, un noir et blanc spectral et une attention obsessionnelle aux gestes répétitifs, Béla Tarr a déplacé le cinéma vers une expérience limite : non plus raconter des histoires, mais faire éprouver la condition humaine. Inspiré par l’écrivain László Krasznahorkai, dialoguant avec la philosophie de Nietzsche et l’héritage du cinéma moderne européen, il a inventé un langage où le réel bascule imperceptiblement vers une forme de fantastique existentiel. Hommage à Béla Tarr (1955–2026), figure tutélaire radicale du cinéma hongrois !

Une vie inscrite dans la colère du réel

Né en 1955 en Hongrie, Béla Tarr entre au cinéma par nécessité politique autant que par urgence vitale. Très jeune, il filme la classe ouvrière, les appartements surpeuplés, les corps contraints par les structures du socialisme tardif. Ses premiers films s’inscrivent dans ce que l’on a appelé l’« École de Budapest » : une forme hybride, entre documentaire et fiction, tournée dans des lieux réels, avec des acteurs non professionnels, où la mise en scène épouse les tensions sociales.

Mais dès ces œuvres initiales, quelque chose déborde le simple constat sociologique. Les espaces sont déjà saturés, les départs impossibles, les conflits sans résolution. Le monde filmé par Tarr apparaît très tôt comme un système clos, où la promesse d’une échappée se heurte toujours à une réalité plus lourde que les individus.

Le tournant des années 1980 marque une mue décisive. Avec Almanach d’automne (1985), puis surtout Damnation (1988), Tarr abandonne progressivement le naturalisme pour une forme plus abstraite et rigoureuse. Le social ne disparaît pas : il se métamorphose en destin. L’histoire individuelle devient le symptôme d’un mal plus profond, ontologique, que le cinéaste explorera jusqu’à l’épuisement, sans jamais céder à la consolation.

Béla Tarr – Damnation (1988) Bande Annonce. (Hommage à Béla Tarr (1955–2026), figure tutélaire radicale du cinéma hongrois !).

Une œuvre du temps, de l’enfermement et de la lenteur

Le cinéma de Béla Tarr est immédiatement reconnaissable : plans-séquences interminables, mouvements circulaires de caméra, noir et blanc minéral, raréfaction du dialogue. Mais derrière cette signature formelle se déploie une pensée précise de l’espace et du temps. Chez Tarr, les lieux les plus ouverts – plaines, routes, villages – sont paradoxalement les plus carcéraux. On y marche, on y tourne, on y attend, sans jamais pouvoir en sortir.

Cette logique atteint son sommet dans Le Tango de Satan (1994). 7h30 d’une fresque hypnotique où la répétition des gestes, des parcours et des illusions compose une véritable danse entropique. Le fantastique y affleure sans jamais se déclarer : faux prophètes, rumeurs de résurrection, cloches qui sonnent dans le vide. Il ne s’agit pas d’un genre, mais d’un climat : celui d’un monde déserté par le sens, où le mal circule à visage humain.

Béla Tarr – Le Tango de Satan (1994) – Bande Annonce. (Hommage à Béla Tarr (1955–2026), figure tutélaire radicale du cinéma hongrois !).

Dans Les Harmonies Werckmeister (2000), une baleine monstrueuse, un prince invisible et une foule prête à la violence suffisent à faire basculer l’ordre fragile du monde. Le cinéma de Tarr devient alors un art de l’apparition et de la disparition, profondément mélancolique, où chaque image semble déjà hantée par sa fin. Le Cheval de Turin (2011), œuvre terminale, pousse cette logique jusqu’à l’extinction de la lumière elle-même : le cinéma comme dernier souffle.

Le monde selon Tarr, après Tarr

L’influence de Béla Tarr dépasse largement le cercle du slow (lent) cinéma. Il a redéfini le rapport entre mise en scène et pensée, entre durée et politique. En refusant le récit comme moteur, il a rappelé que le cinéma pouvait être une expérience du temps vécu, un espace de résistance face à l’accélération généralisée des images.

« Je ne les laisse pas jouer » Entretien avec Béla Tarr. (Hommage à Béla Tarr (1955–2026), figure tutélaire radicale du cinéma hongrois !).

Son enseignement, notamment à Sarajevo, a prolongé cette exigence : apprendre à regarder avant d’apprendre à raconter. Son travail a inspiré des cinéastes comme Gus Van Sant et Jim Jarmusch, qui revendiquent aujourd’hui son héritage, non comme un style à imiter, mais comme une éthique du regard.

À l’heure où le monde semble à nouveau pris dans des cycles de répétition, de désenchantement et de violence diffuse, le cinéma de Béla Tarr apparaît d’une actualité troublante. Il ne propose aucune issue, mais une lucidité radicale : filmer l’homme face à un horizon bouché, et tenir le plan, coûte que coûte. En cela, son œuvre demeure non seulement vivante, mais nécessaire.

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Hakim Aoudia.

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Hakim Aoudia