Nos experts vous présentent leur analyse complète de toute l’actualité sur les marchés de l’énergie à la date de clôture du 3 octobre 2025.
Marché de l'électricité
Electricité : la France seule face au contango
Le marché français de l’électricité a pris une tournure singulière. Alors que la plupart des voisins européens voient leurs prix à terme s’assouplir, la France reste piégée dans une structure de marché atypique : un contango marqué, où les prix futurs (2029) dépassent ceux des années plus proches.
Trois explications dominent : d’abord, une prime de risque nucléaire persistante, en raison des incertitudes sur la disponibilité du parc EDF. Ensuite, une faible liquidité sur les maturités longues, ce qui amplifie mécaniquement les écarts. Enfin, le rôle central d’EDF comme acteur dominant, qui influence la formation des prix de manière quasi mécanique.
À court terme, la baisse temporaire de production liée à la tempête Amy, avec l’arrêt de six réacteurs, illustre cette fragilité. Même si l’éolien exceptionnel attendu amortit l’impact, le signal reste clair : le marché français vit sous tension, plus sensible que ses voisins à la moindre secousse technique ou climatique.
À la une
La panne ibérique, signal d’alarme pour l’Europe
En avril, l’Espagne et le Portugal ont vécu une panne d’électricité d’une ampleur inédite, la plus grave en Europe depuis plus de vingt ans.
Un impact de grande portée
Déclenché par des problèmes de surtension, cet incident a mis hors ligne des millions de foyers et d’entreprises, rappelant brutalement la vulnérabilité du système énergétique européen.
La « surpopulation » du réseau
Le rapport préliminaire d’Entso-E, l’association des gestionnaires de réseaux, met en avant des dysfonctionnements liés au contrôle de la tension et à la multiplication d’acteurs sur un réseau devenu plus décentralisé. Autrement dit, la transition énergétique complexifie la gestion du système et augmente le risque d’incidents en cascade.
La fragilité au centre des discussions
Face à cette réalité, le commissaire européen à l’énergie, Dan Jorgensen, appelle à un sursaut réglementaire. L’Europe doit renforcer ses règles de sécurité, notamment en matière de stockage, d’infrastructures et de gestion des crises. La consultation publique est déjà ouverte et des propositions législatives sont attendues en 2026.
Cet épisode ne doit pas être vu comme un simple accident technique, mais comme un révélateur : l’Europe avance vers un système énergétique plus vert, mais plus fragile. Le défi est clair : conjuguer décarbonation, complexité croissante et impératif de sécurité.
L’essentiel à retenir ailleurs en Europe, par notre expert
Un marché électrique plus instable
Depuis le passage au pas de temps de 15 minutes sur le marché spot, les prix connaissent une volatilité accrue. Le système doit encore s’adapter, surtout face aux tests hivernaux et aux extrêmes climatiques qui accentuent les déséquilibres.
L’aviation et le casse-tête carbone
Michael O’Leary (Ryanair) fustige le système européen des quotas carbone : les compagnies européennes paient, tandis que les long-courriers étrangers, responsables de plus de la moitié des émissions, échappent en grande partie à la facture. Le débat sur l’équité du SEQE est relancé.
Roumanie en alerte cyber
Bucarest sonne l’alarme : les cyberattaques visant son secteur énergétique, souvent attribuées à des groupes soutenus par Moscou, se multiplient. Le pays veut imposer des normes de cybersécurité strictes et créer un centre national de réponse aux incidents. Une reconnaissance claire : l’énergie est désormais un enjeu de sécurité nationale.
– Helder FARIA RUBIO,
Responsable Vente Indirecte et Partenariats chez Capitole Energie
Marché du gaz
Gaz : confort apparent, vulnérabilité réelle
Le gaz européen, lui, inspire une sérénité de façade. Les prix TTF évoluent autour de 31-32 €/MWh, grâce à une offre abondante (flux norvégiens solides, arrivées massives de GNL) et des stocks européens remplis à plus de 82 %. La météo clémente joue les alliés, retardant toute pression saisonnière.
Mais cette stabilité masque une réalité plus nerveuse. L’attaque russe de grande ampleur sur les infrastructures gazières ukrainiennes rappelle la vulnérabilité persistante du réseau européen. De plus, un froid précoce ou une reprise asiatique pourraient rapidement tendre le marché.
En coulisses, l’activité de trading s’intensifie : les volumes échangés ont bondi de 20 % sur le gaz européen et de 70 % sur le hub allemand. Autrement dit, les prix paraissent sages, mais les acteurs se positionnent activement. Le calme n’est pas une certitude : il est une opportunité… à saisir avant l’hiver.
À la une
Gaz, guerres et stratégies : l’Europe sous pression
La Russie vient de lancer ses frappes les plus massives contre les infrastructures gazières ukrainiennes depuis le début de la guerre.
Ukraine : l’hiver avant l’hiver
Trente-cinq missiles et soixante drones ont ciblé les régions de Kharkiv et Poltava, touchant durement les installations de Naftogaz et d’autres opérateurs. L’objectif est clair : priver l’Ukraine de chaleur et d’électricité à l’approche de l’hiver.
Une inquiétude croissante
Si une partie des projectiles a été interceptée, les dégâts sont qualifiés de « significatifs », certains même « critiques ». Les marchés s’inquiètent déjà : avec une production domestique fragilisée, l’Ukraine pourrait devoir importer davantage de gaz, au-delà des 95% déjà contractés pour la saison de chauffe.
L’Union européenne a certes débloqué près de 1,3 milliard d’euros de prêts pour sécuriser les stocks, mais la vulnérabilité demeure.
Une arme géopolitique
Au-delà du terrain militaire, ces frappes rappellent que l’énergie reste une arme géopolitique redoutable.
En attaquant le cœur de l’appareil énergétique ukrainien, Moscou teste aussi la résilience de l’Europe, qui devra, une fois de plus, assumer le rôle de garant d’approvisionnement pour son voisin en guerre.
Comme le résume un analyste basé à Kiev : « Nous n’avons pas besoin de boule de cristal pour prévoir d’autres attaques cet hiver. »
Tour d’horizon des autres faits marquants, par notre expert
Royaume-Uni : fin des licences de gaz de schiste
Londres avance sur l’interdiction de nouveaux permis pétroliers et gaziers terrestres, incluant le fracking. Ce virage s’inscrit dans une dynamique européenne où la pression de l’opinion publique l’emporte sur les arguments géologiques. Une réponse directe aussi à la montée de Reform UK, parti favorable au retour du gaz de schiste.
Italie : bataille sur le prix du gaz
Rome veut aligner les prix du hub PSV sur la référence européenne TTF. Objectif : protéger l’industrie, laminée par des coûts énergétiques élevés. Mais les traders et Eurogas alertent : ce mécanisme pourrait fausser la concurrence et profiter aux voisins via des « fuites » de gaz subventionné. La législation est presque prête, promet le gouvernement.
TotalEnergies : parier sur le GNL
Patrick Pouyanné anticipe des prix du GNL soutenus jusqu’en 2028, portés par l’interdiction du gaz russe en Europe dès 2027 et des retards de nouveaux projets mondiaux. Le groupe français, qui veut croître de 4% par an, reste confiant sur sa stratégie gazière, mais réduit ses ambitions dans les renouvelables, affectés par la baisse du pétrole.
– Helder FARIA RUBIO
Responsable Vente Indirecte et Partenariats chez Capitole Energie
Zoom sur l'énergie verte
Énergies en transition : entre ambitions et réalités
Paris : un nouveau ministre attendu au tournant
Roland Lescure prend les rênes de Bercy avec un dossier brûlant : la stratégie énergétique française. Déjà impliqué dans le « pacte solaire » en 2024, il connaît les enjeux du photovoltaïque et des gigafactories. Les acteurs du secteur des renouvelables saluent sa nomination mais réclament surtout une Programmation pluriannuelle de l’énergie claire, alors que la France accuse deux ans de retard. Lescure, favorable à un mix diversifié incluant nucléaire et renouvelables, devra composer avec une Assemblée nationale rétive aux consensus.
Bruxelles : l’hydrogène, promesse encore lointaine
La Commission européenne prépare une mise à jour de sa stratégie hydrogène. En 2024, le « vert » ne représentait que 0,6 % de la production, loin des objectifs de 10 millions de tonnes. La directive RED III, pourtant contraignante, peine à être appliquée dans les États membres. Sans mesures fortes pour stimuler l’offre, l’UE risque de manquer le coche d’ici 2030. Bruxelles promet de nouvelles règles d’ici fin d’année pour sécuriser les investissements et renforcer les interconnexions.
Londres : un virage conservateur brutal
Outre-Manche, les Tories annoncent vouloir abroger le Climate Change Act de 2008, pilier de la politique climatique britannique. Leur projet : privilégier le pétrole et le gaz de la mer du Nord et réduire les obligations « net zéro ». Une décision qui inquiète les investisseurs : selon Energy UK, ce serait miner la confiance bâtie depuis quinze ans. Pourtant, paradoxalement, le Royaume-Uni vient d’enregistrer un record historique : 54,5 % d’électricité issue des renouvelables au deuxième trimestre 2025, porté par l’éolien offshore et le solaire.
Dublin : des ambitions freinées par la réalité
L’Irlande reconnaît qu’elle n’atteindra probablement pas son objectif de 80 % d’électricité renouvelable d’ici 2030. Les blocages administratifs et les retards de raccordement limitent la dynamique, malgré un rythme de croissance impressionnant. Le gouvernement vise désormais 68 à 70 % de renouvelables à la fin de la décennie, un chiffre qui reste parmi les plus ambitieux d’Europe.
– Helder FARIA RUBIO
Responsable Vente Indirecte et Partenariats chez Capitole Energie