La Croix du 29 décembre 2025 - Tribune de J. Lacaze : "Le projet de retrait des vitraux de Viollet-le-Duc est d'un autre temps"

Compatibilità
Salva(0)
Condividi

La Croix n° 43408 du 29 décembre 2025, p. 20.

Lire sur la-croix.com

Version longue (internet) :

Pour ou contre Claire Tabouret à Notre-Dame ? C’est le faux débat que l’on voudrait nous imposer.

Il ne s’agit évidemment pas d’empêcher notre temps d’ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de l’édifice - sa charpente neuve en est déjà l’illustration, que nous le voulions ou non - mais simplement de respecter le principe de stratification consubstantiel à la notion de patrimoine. Bref, ajoutons, mais évitons de soustraire. Cette conception est exposée avec limpidité dans la Charte de Venise de 1964, texte difficilement dépassable tant il est sage.

Viollet-le-Duc lui-même avait su maintenir au sein de l’édifice gothique une « bulle » Grand Siècle en préservant un superbe sol en marbre polychrome, l’essentiel des stalles de Dugoulon et la statuaire de Coustou et Coysevox. Contrairement à sa réputation, l’architecte avait su créer dans les interstices. Ainsi, il remplaça les verrières blanches substituées sous Louis XV aux vitraux médiévaux, il compléta la statuaire des portails détruite sous la Révolution, réédifia la flèche du transept disparue à la même époque...

C’est la voie empruntée avec succès par Guillaume Bardet pour le mobilier liturgique et celle qu’aurait pu suivre Claire Tabouret en créant pour les beffrois de la cathédrale, pourvus au total de huit grandes baies garnies de verres blancs, emplacement d’ailleurs tout indiqué puisque les pompiers y ont contenu l’incendie. La création d’un musée de l’Œuvre, promise puis tombée aux oubliettes (avec l’idée absurde d’y exposer les vitraux démontés), aurait aussi été un apport considérable à l’histoire de l’édifice. Bref, il est possible de créer sans porter atteinte au patrimoine.

Le XIXe siècle est bien patrimonial à Notre-Dame, car Viollet-le-Duc n’est pas un simple restaurateur. Autodidacte refusant obstinément de fréquenter l’école des Beaux-Arts (contrairement à Claire Tabouret), il se forma par le dessin et le voyage, réalisant des milliers de croquis d’architecture médiévale dans les églises françaises. C’est ce fonds considérable, intégré aux dix volumes de son Dictionnaire raisonné de l’architecture, qu’il réinterpréta avec beaucoup de liberté et de fantaisie. Ses gargouilles fabuleuses, les apôtres de bronze entourant la flèche, les couleurs acidulées des murs enfin nettoyées, relèvent d’abord de son imagination foisonnante. Agé d’à peine 30 ans lorsqu’il arrive sur le chantier de Notre-Dame (Claire Tabouret en a 45), il livre en 1865 une cathédrale idéale, achevée dans ses moindres détails, vitraux et mobilier compris.

Sa restauration est en effet conçue comme une œuvre d’art totale. L’architecte explique, dans une lettre de 1855 au ministre chargé de l’Instruction publique et des Cultes, vouloir composer un « ensemble complet et harmonieux » de vitraux. Les verrières colorées de la nef, abstraites mais toutes différentes, introduisent celles figuratives du transept et du cœur, hiérarchisant ainsi l’espace. Refusant de se fier aux cartons, Viollet-le-Duc demanda la mise en place de vitraux test afin de choisir les candidats sur pièce (contrairement au concours de 2024).

Incomprise, la restauration de la cathédrale fut détricotée à partir des années 60, sa barrière de cœur démontée, sa couronne de lumière exilée à Saint-Denis, ses lustres déplacés, ses confessionnaux, son lutrin et son mobilier remisés, son orfèvrerie et ses vêtements liturgiques muséifiés, certaines peintures murales grattées, etc.

On ne prit malheureusement conscience de l’originalité de Viollet-le-Duc qu’après avoir dérestauré de nombreux édifices passés entre ses mains (Saint-Sernin de Toulouse en fut le dernier exemple). Un état du XIXe siècle était alors perdu sans pour autant faire renaître un édifice plus authentiquement médiéval. L’exposition du centenaire de la mort de l’architecte, organisée en 1979 au Grand Palais, tint lieu de prise de conscience, suivie d’une foultitude de travaux scientifiques et d’une nouvelle exposition en 2014 pour le bicentenaire de sa naissance à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine. L’audace n’est pas nécessairement celle de notre époque et il est impossible de défendre la création d’aujourd’hui sans respecter celle d’hier.

C’est pourquoi le projet de retrait des vitraux de Viollet-le-Duc est d’un autre temps. Il manque de culture, de sensibilité et d’intelligence. Traduction des égos dans la pierre, il correspond aussi au goût présidentiel pour la disruption et répond peut-être au complexe d’une Eglise se sentant ringarde.

Pourtant, retirer des vitraux classés au titre des monuments historiques d’une cathédrale n’est pas une décision discrétionnaire de l’administration. Ce classement l’empêche en effet de sacrifier tout élément « présentant un intérêt public au point de vue de l’histoire ou de l’art ». La Commission Nationale du Patrimoine et de l’Architecture s’est d’ailleurs opposée, à l’unanimité, en juillet 2024 et juin 2025, à l’enlèvement des vitraux de Viollet-le-Duc. Son avis est non contraignant, mais sera soumis au juge lorsque l’autorisation de travaux aura enfin été délivrée par le préfet de Région, permettant aux opposants d’ouvrir un contentieux sur le fond. En attendant, nous avons demandé, sur la forme, à la justice de déterminer si un établissement public dédié à « la conservation et à la restauration » de Notre-Dame est bien compétent pour priver la cathédrale de vitraux classés, ce qui serait paradoxal. Déboutés en première instance, nous avons fait appel.

La stratégie du fait accompli menée par l’Etat a déjà conduit à dépenser plus de quatre millions d’euros d’argent public, alors qu’aucune autorisation n’a officiellement été délivrée ! C’est faire peu de cas des pouvoirs du préfet de Région, de l’office du juge et de nos finances publiques, tout comme d’une pétition comptant aujourd’hui 330 000 signatures. Plus qu’opposer l’art du passé à celui de notre temps, ce dossier oppose le fait du Prince à l’État de droit.

Julien Lacaze, président de Sites & Monuments

Recapiti
Julien Lacaze