L’assassinat de Berta Cáceres, leader autochtone Lenca et défenseure du territoire et de l’environnement, survenu le 2 mars 2016 au Honduras, constitue l’un des cas les plus emblématiques de violence à l’encontre des défenseur·es des droits humains en Amérique latine. Dix ans après son assassinat, grâce à la mobilisation constante de sa famille, du Consejo cívico de Organizaciones Populares e Indígenas de Honduras (Copinh) et de nombreuses organisations nationales et internationales de défense des droits humains, l’affaire a connu des avancées judiciaires significatives. Un cas emblématique de mobilisation conjointe.
3 mars 2026. Parmi les avancées judiciaires : la condamnation pénale de sept personnes en tant qu’auteur·es matériel·les du meurtre et la condamnation du directeur de l’entreprise Desa en tant que coauteur du crime. De même, la condamnation pour corruption dans l’attribution du projet hydroélectrique Agua Zarca, connue sous le nom de « fraude sur le Gualcarque », a permis de faire progresser la recherche de justice pour les autres types de responsabilités liées à l’imposition de projets extractifs. Cependant, tous·tes les responsables de ce crime n’ont pas encore été jugé·es.
Depuis 2016, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), dans le cadre de l’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains, ainsi que leurs organisations membres telles que le Colectivo de Abogados "José Alvear Restrepo" (Cajar) en Colombie, le Centro Para la Accion Legal en Derechos Humanos (CALDH) au Guatemala, le Centro de Investigación y Promoción de los Derechos Humanos (Ciprodeh) au Honduras et le Comité de Familiares de Detenidos Desaparecidos en Honduras (Cofadeh), ont suivi cette affaire dans le but de garantir la vérité, la justice, la réparation et les garanties de non-répétition.
2016 - 2017 : dénonciation et visibilité internationale
Berta Isabel Cáceres Flores, membre du peuple Lenca, cofondatrice et coordinatrice du Copinh, a été assassinée dans la nuit du mercredi 2 mars à La Esperanza, dans le département d’Intibucá, sa ville natale.
Berta Cáceres luttait pour les droits du peuple autochtone Lenca dans le cadre de la récupération de ses terres à Río Blanco, Intibucá, face à la construction du barrage hydroélectrique Agua Zarca par l’entreprise Desarrollos Energéticos S.A. (DESA) sur les terres des Lenca.
Au cours des années précédentes, Berta avait fait l’objet de menaces répétées, de campagnes de stigmatisation, de procédures de criminalisation et de surveillance en raison de son opposition au projet. En tant que coordinatrice du Copinh, elle avait dénoncé publiquement des irrégularités dans l’octroi de la concession et la présence des forces de sécurité dans la zone. Malgré les mesures de protectionaccordées par la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), l’État n’a pas garanti une protection efficace.
Quelques jours avant le meurtre, en février 2016, l’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains avait publié un rapport régional sur la criminalisation des défenseur·es des droits humains dans le contexte de l’extraction des ressources naturelles et des mégaprojets en Amérique latine. Ce rapport documentait les pratiques de persécution, de stigmatisation et d’utilisation abusive du système pénal à l’encontre des personnes qui défendaient le territoire et les droits des peuples autochtones. La situation de Berta Cáceres s’inscrivait dans ce schéma régional déjà signalé.
La mobilisation nationale et internationale pour réclamer justice pour le meurtre de Berta Cáceres a commencé le jour même, avec des manifestations publiques de condamnation de la FIDH et de ses membres. Dès les premiers mois qui ont suivi l’assassinat, les organisations ont constamment souligné l’existence d’éléments préoccupants : les menaces dont Berta Cáceres avait fait l’objet, les conflits autour du projet hydroélectrique Agua Zarca et l’absence de protection effective de la part de l’État hondurien, malgré les mesures de protection accordées par la CIDH.
La responsabilité des acteurs financiers liés au projet Agua Zarca, tels que la Dutch entrepreneurial development bank (FMO) qui le finançait, a également été mise en évidence. Le 15 mars 2016, plusieurs organisations ont signé une lettre ouverte adressée au gouvernement néerlandais, exhortant la FMO à retirer son financement du projet. Cette lettre soulignait que les institutions financières ne peuvent prétendre ignorer le contexte de menaces et de conflits, et qu’elles doivent agir conformément à leurs obligations de diligence raisonnable en matière de droits humains.
De même, après une mission de l’Observatoire au Honduras du 11 au 15 avril 2016, un climat généralisé de violence, d’intimidation et de stigmatisation auquel étaient confronté·es les défenseur·es du territoire et de l’environnement au Honduras a été dénoncé, soulignant que l’assassinat de Berta Cáceres s’inscrivait dans un schéma plus large d’attaques contre celles et ceux qui remettaient en question les intérêts économiques et extractifs.
Malheureusement, le meurtre de Berta n’était qu’un cas parmi d’autres de violence subie par les défenseur·es des droits humains au Honduras. Entre mai 2015 et décembre 2016, l’Observatoire a recensé 16 assassinats de défenseur·es des droits humains, faisant du Honduras l’un des pays les plus dangereux pour la défense des droits humains, comme l’indique son rapport publié en décembre 2016 : « Honduras : Les défenseur·es des droits humains entre le marteau et l’enclume ».
2018 - 2021 : accompagnement de la Mission d’observation qualifiée
L’année 2018 marque le début du premier procès contre les auteur·es matériel·les du meurtre. Face à la fragilité du système judiciaire hondurien, une mission d’observation qualifiée dans l’affaire Berta Cáceres a été constituée, composée de 19 organisations nationales et internationales expertes en droits humains, dont la FIDH et l’OMCT dans le cadre de l’Observatoire. Des organisations membres telles que le Cajar en Colombie, le Caldh au Guatemala et le Ciprodeh au Honduras ont également pris part à la mission.
La mission a pu participer à l’observation directe des audiences, documenter les irrégularités procédurales, les restrictions à la publicité du procès et les limitations à l’accès des victimes à la justice, et publier des communiqués publics adressés aux autorités honduriennes, exigeant le respect de la procédure régulière.
Le 29 novembre 2018, le tribunal correctionnel a déclaré sept personnes coupables d’être les auteur·es matériel·les du meurtre de Berta Cáceres et de la tentative de meurtre de Gustavo Castro. Ce n’est que le 2 décembre 2019, près d’un an plus tard, que le jugement écrit précisant les peines a été rendu, fixant des condamnations comprises entre 30 et 50 ans de prison.
Si ces condamnations ont représenté une avancée importante dans le processus judiciaire, il a été souligné dès le début qu’elles n’épuisaient pas les responsabilités découlant du crime, car la responsabilité intellectuelle et les éventuelles structures de planification plus larges n’avaient pas été pleinement élucidées, comme le rôle de la famille Atala Zablah.
La publication du jugement écrit a subi un retard important après le prononcé oral, suscitant des inquiétudes quant au droit des victimes à une justice rapide et efficace. Cette situation a été dénoncée publiquement par la Mission d’observation qualifiée, qui a alerté sur les risques que de tels retards représentaient pour l’accès à la justice.
En février 2020, le rapport de la Mission d’observation qualifiée intitulé « La justice hondurienne en défaut » a été publié. Il systématisait les observations du procès et documentait les faiblesses structurelles du système judiciaire hondurien, notamment l’absence d’enquête approfondie sur les commanditaires et les obstacles rencontrés par les victimes.
Le 5 juillet 2021, la Cour d’appel a rendu une décision qui a constitué un précédent historique, déclarant Roberto David Castillo Mejía, ancien directeur de la société Desa, coupable en tant que coauteur du meurtre de Berta Cáceres. Par la suite, le 20 juin 2022, le jugement écrit lui infligeant une peine de 22 ans et six mois de prison a été rendu. La décision judiciaire a reconnu que le meurtre de Berta Cáceres était lié à l’opposition menée par elle et le Copinh contre le projet hydroélectrique Agua Zarca, et que Castillo avait agi en tant que principal coordinateur d’une structure plus large de planification et de coordination du crime, commis en représailles à l’opposition de Berta Cáceres et du Copinh contre le projet Agua Zarca.
Dans le cadre du procès contre David Castillo, la Mission d’observation qualifiée a suivi de près les audiences, publiant régulièrement des analyses sur leur déroulement et émettant des déclarations publiques exigeant un jugement équitable, indépendant et conforme à la loi. Ce suivi a permis de documenter le respect des garanties procédurales et de maintenir l’attention internationale sur l’affaire.
2021 - 2023 : la fraude sur le Gualcarque
La « fraude sur le Gualcarque » fait référence à la fraude commise pour que l’entreprise Desa, soit la bénéficiaire de la concession du projet hydroélectrique Agua Zarca sur le fleuve Gualcarque, sur le territoire ancestral du peuple Lenca. La procédure pénale engagée en 2019 visait d’ancien·nes fonctionnaires accusé·es d’avoir délivré des licences et des permis de manière frauduleuse, sans consultation préalable, libre et éclairée de la communauté concernée.
Dans le cadre de cette procédure, les juges ont refusé de reconnaître le Copinh comme partie civile et victime directe, au motif que dans les affaires de corruption, la victime est exclusivement l’État. Face à cette interprétation restrictive, la FIDH, conjointement avec ses organisations membres Cajar (Colombie), Caldh (Guatemala) et Ciprodeh (Honduras), a présenté un amicus curiae, dans lequel elle soutenait que les actes de corruption peuvent porter atteinte non seulement à l’administration publique, mais aussi aux droits humains des personnes individuelles et collectives. Les victimes doivent pouvoir participer aux procédures pénales visant à établir les responsabilités dans les actes de corruption. Dans cette affaire, la corruption administrative n’était pas abstraite, mais avait eu des conséquences concrètes sur le peuple lenca de Río Blanco, violant ses droits collectifs, notamment le droit au territoire, à l’eau et à la consultation préalable conformément à la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT). Et la participation du peuple Lenca se ferait par l’intermédiaire de son organisation reconnue, le Copinh.
Le 31 août 2021, la Chambre constitutionnelle de la Cour suprême de justice a reconnu le droit du peuple Lenca de Río Blanco, représenté par le Copinh, à être considéré comme victime dans le cadre du procès, ce qui a constitué un précédent important en affirmant que les délits de corruption peuvent affecter directement les droits collectifs des communautés autochtones et permettre leur participation en tant que victimes dans les procédures pénales.
Par la suite, le procès a connu de nouveaux retards et obstacles judiciaires. Le 15 novembre 2025, les verdicts contre trois personnes liées à la fraude dans l’attribution du projet Agua Zarca ont été rendus publics : l’ancien directeur de la société Desa, une ancienne fonctionnaire de la Empresa Nacional de Energía Eléctrica (ENEE) et l’ancien maire de San Francisco de Ojuera. Les condamnations comprenaient des peines d’emprisonnement et des interdictions pour fraude, falsification de documents publics et usurpation de fonctions.
2025 : constitution et rapport du GIEI
En février 2025, avec l’accord du gouvernement hondurien et de la CIDH, le Groupe interdisciplinaire d’expert·es indépendant·es (GIEI) Honduras a été créé, avec pour mandat de réaliser une analyse technique des pistes d’enquête afin de déterminer les responsabilités pénales, les crimes connexes et de proposer un plan de réparation intégrale pour les victimes. En janvier 2026, le rapport final du GIEI a confirmé que le meurtre était le résultat d’une opération criminelle organisée, impliquant des responsabilités entrepreneuriales, financières et étatiques.
Le rapport apporte également un élément particulièrement important : la clarification du réseau financier lié au projet Agua Zarca. Le GIEI a documenté la participation d’institutions financières internationales au financement du projet et a détaillé les mécanismes de détournement et d’utilisation des ressources qui auraient servi à soutenir la structure de surveillance, d’intimidation et de planification du crime. Ces conclusions permettent de comprendre le meurtre non seulement comme un acte individuel, mais aussi comme le résultat d’un système organisé dans lequel convergeaient des intérêts commerciaux, des décisions étatiques et des flux financiers internationaux.
Pour l’Observatoire, ce rapport du GIEI constitue un instrument technico-juridique à forte valeur probante pour élucider complètement le crime de Berta Cáceres. Il s’ajoute à la déclaration de la Mission d’observation qualifiée demandant à l’État hondurien de mettre en œuvre intégralement les recommandations du GIEI, condition indispensable pour garantir la vérité, la justice, la réparation et la non-répétition.
Un cas emblématique de mobilisation conjointe
Depuis 10 ans, l’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains, partenariat entre la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), en collaboration avec des organisations nationales des Amériques, se solidarise et accompagne la mobilisation mondiale pour que justice soit faite pour les crimes commis contre Berta Cáceres, et appelle les autorités honduriennes à progresser dans la clarification de toutes les responsabilités, y compris celles des entreprises, des institutions financières et de l’État. Près d’une décennie après le crime, l’Observatoire réaffirme que la justice pour Berta Cáceres est indissociable de la justice pour les peuples autochtones et pour toutes les personnes qui défendent les droits humains.
À cet égard, il réitère la nécessité de :
– rouvrir et approfondir les enquêtes à la lumière du rapport du GIEI, en progressant vers l’identification et la poursuite de tous·tes les auteur·es intellectuel·les et financier·es, y compris les responsabilités des entreprises et de l’État ;
– mettre pleinement en œuvre les recommandations du GIEI ;
– garantir une réparation intégrale au peuple Lenca, y compris la restitution de ses droits territoriaux et des mesures de réparation collective ;
– enquêter sur le rôle des acteurs financiers et les défaillances des mécanismes de diligence raisonnable ;
– adopter des garanties structurelles de non-répétition afin de protéger les défenseur·es des droits humains au Honduras.